Intégrer

les droits de propriété intellectuelle et la

politique de développement

 

 

 

 

 

Rapport de la Commission britannique des droits de propriété intellectuelle

 

 

 

 

Londres

Septembre 2002

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié par la

Commission on Intellectual Property Rights

c/o DFID

1 Palace Street

London SW1E 5HE

 

Tél. : 00 44 207 023 1732

Télécopieur : 00 44 207 023 0797 (à l'attention de Charles Clift)

Courrier électronique : ipr@dfid.gov.uk

Site web : http://www.iprcommission.org

 

 

Novembre 2002 (2e édition)

 

Le texte intégral du rapport et le résumé peuvent être téléchargés du site web de la Commission britannique des droits de propriété intellectuelle : http://www.iprcommission.org 

 

Pour obtenir une copie papier du rapport ou toute autre information, s’adresser au Secrétariat de la Commission à l'adresse ci-dessus.

 

© Commission on Intellectual Property Rights 2002

 

Conçu et imprimé par

Dsprint/redesign

7 Jute Lane

Brimsdown

Enfield EN3 7JL

 


 

LES COMMISSAIRES

 

 

Professeur John Barton (Président de la Commission)

Professeur de droit, Université de Stanford, Chaire George E. Osborne, Californie, Etats-Unis

 

Daniel Alexander

Avocat spécialisé en droit de la propriété intellectuelle, Londres, Royaume-Uni

 

Professeur Carlos Correa

Directeur, Programme de magistère sur la politique et la gestion en matière de science et technologie, Université de Buenos Aires, Argentine

 

Ramesh Mashelkar   FRS

Directeur général du Conseil indien de la recherche scientifique et industrielle et Secrétaire au Département de la recherche scientifique et industrielle, Delhi, Inde

 

Gill Samuels   CBE

Directeur principal de la politique et des questions scientifiques (Europe), Pfizer Inc., Sandwich, Royaume-Uni

 

Dr Sandy Thomas

Directeur du Conseil Nuffield sur la bioéthique, Londres, Royaume-Uni

 

 

 

 

SECRETARIAT

 

 

Charles Clift – Directeur

 

Phil Thorpe – Analyste politique

 

Tom Pengelly – Analyste politique

 

Rob Fitter – Chargé de recherche

 

Brian Penny – Chef de bureau

 

Carol Oliver – Secrétaire de direction


PREFACE

 

Madame Clare Short, ministre britannique du Développement international, a créé la Commission on Intellectual Property Rights (Commission des droits de propriété intellectuelle) en mai 2001. Cette Commission est composée de membres provenant d'une diversité de pays, d'horizons et de perspectives. Nous avons tous apporté à la Commission nos différents points de vue. Originaires de pays développés et en développement, nous appartenons au domaine de la science, du droit, de l'éthique et de l'économie tout autant qu’à l'industrie, aux organes de l'Etat et au monde universitaire. 

 

Il est tout à fait remarquable à mon avis que nous soyons parvenus à nous accorder sur autant de points tant en ce qui concerne notre démarche que nos conclusions générales. Comme l'implique le titre de notre rapport, nous estimons que les objectifs en matière de développement doivent être intégrés dans l'élaboration de la politique relative aux droits de propriété intellectuelle (DPI), tant au plan national qu’international, et notre rapport expose certaines voies pour y parvenir.     

 

Bien que nous ayons été nommés par le gouvernement britannique, nous avons été entièrement libres de fixer notre ordre du jour, d'élaborer notre programme de travail et de rédiger nos conclusions et recommandations. Les possibilités et le soutien financier nécessaires nous ont été accordés pour améliorer notre compréhension des problèmes en question, en commanditant des études, en organisant des ateliers et des conférences et en allant rendre visite à des fonctionnaires ou à des groupes intéressés dans le monde entier. Nous avons été assistés dans notre tâche par un secrétariat hautement compétent mis à notre disposition par le Department for International Development (DFID) et l’Office britannique des brevets et nous tenons à le remercier tout spécialement.

 

Notre première réunion s’est tenue les 8 et 9 mai 2001 et nous nous sommes depuis réunis à sept autres reprises. Nous tous, ou certains d'entre nous, avons pu nous rendre au Brésil, en Chine, en Inde, au Kenya et en Afrique du Sud et nous avons eu des consultations avec de hauts fonctionnaires, des représentants du secteur privé et des ONG à Londres, Bruxelles, Genève et Washington. Nous avons visité le centre de recherche de la société Pfizer à Sandwich. A la fin du rapport figure la liste des principales institutions que nous avons consultées. Nous avons commandité dix-sept documents de travail et tenu huit ateliers à Londres sur divers aspects de la propriété intellectuelle. Nous avons également organisé à Londres, les 21 et 22 février 2002, une grande conférence pour que nous puissions entendre des questions et des préoccupations reflétant toute une variété de perspectives. Ces réunions ont constitué à elles seules une partie importante de notre travail, car en réunissant tout un ensemble de personnalités, elles ont facilité le dialogue et permis d'explorer les moyens de faire progresser certaines des questions en cause.

 

En notre nom à tous, je voudrais remercier tous ceux qui, trop nombreux pour être cités ici, ont de par le monde participé à nos débats et rédigé nos documents de travail.     

 

Nous avons été chargés d'examiner :

 

·        comment concevoir les régimes nationaux de DPI de telle sorte qu’ils bénéficient aux pays en développement dans le contexte des accords internationaux, y compris l'Accord sur les ADPIC ;

 

·        comment le cadre international de règles et d'accords pourrait être amélioré et développé – par exemple dans le domaine des savoirs traditionnels – et quels sont les rapports entre les règles et les régimes en matière de DPI qui couvrent l'accès aux ressources génétiques ;

 

·        quel cadre politique plus large est nécessaire pour compléter les régimes de propriété intellectuelle, y compris, par exemple, le contrôle des pratiques anticoncurrentielles par le biais de la politique et du droit de la concurrence.      

 

Nous avons décidé très tôt de ne pas nous borner à essayer de suggérer des compromis entre les différents groupes d'intérêt, mais de travailler autant que possible sur la base d'éléments probants. Cela n'a pas été facile, car ces informations sont souvent limitées ou peu concluantes. Toutefois, grâce au travail de notre secrétariat, aux consultations approfondies et aux documents préparés à notre demande, il nous a été possible d’identifier les éléments probants disponibles, que nous avons ensuite évalués avec soin.      

Très vite nous avons compris qu'il importait d'établir une distinction entre les pays (à revenu intermédiaire ou faible), selon qu'ils ont ou non des capacités scientifiques et technologiques importantes. Nous avons cherché à savoir quelles sont les incidences réelles de la propriété intellectuelle, tant positives que négatives, dans ces deux catégories de pays. Nous avons toutefois choisi de concentrer nos efforts sur les préoccupations des populations les plus pauvres, qu’elles se trouvent dans les pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire.

 

Tous les membres de la Commission adhèrent à ce rapport. Notre objectif est de trouver des solutions pratiques et équilibrées. Dans certains cas, nous avons adopté des suggestions présentées par d'autres, mais nous sommes seuls responsables des conclusions. Nous espérons avoir rempli la mission qui nous a été confiée. Nous espérons également que ce rapport sera utile à tous ceux qui participent au débat sur la manière dont les droits de propriété intellectuelle pourraient mieux contribuer au développement et à la réduction de la pauvreté.    

Enfin, j’aimerais remercier Madame Clare Short et le ministère britannique du Développement international (DFID) d'avoir fait preuve de prévoyance en créant la Commission des droits de propriété intellectuelle. J'ai eu l'honneur de la présider, ce qui fut pour moi une expérience extraordinaire. Il en a été de même pour tous les membres de cette Commission. La tâche qui nous a été confiée était stimulante et nous avons été heureux de pouvoir tant apprendre les uns des autres et en particulier de ceux qui ont contribué à nos travaux. 

 

 

JOHN BARTON

Président

 


AVANT-PROPOS

 

Parmi ceux qui travaillent dans le secteur de la propriété intellectuelle (PI), peu liront le présent rapport sans trouver au moins un aspect dérangeant. C'est là le plus grand compliment qu'on puisse faire au professeur Barton et à son équipe de commissaires. Et rien ne révèle mieux les qualités de prévoyance et de courage dont a fait preuve Madame Clare Short, ministre britannique du Développement international, en créant la Commission et en fixant son mandat.

 

Peut-être l'époque où nous vivons encourage-t-elle l’adhésion aveugle aux dogmes, ce qui a une influence sur les horizons les plus divers, et certainement sur tous les aspects des droits de propriété intellectuelle (DPI). Il existe en effet d’un côté, celui des pays du monde développé, le lobby puissant de ceux qui croient que tous les DPI sont bons pour les affaires, avantageux pour le grand public et catalyseurs du progrès technique. Ils pensent et affirment que si les DPI sont une bonne chose, plus il y en aura, mieux cela vaudra. Mais de l’autre côté, celui des pays du monde en développement, s'élèvent de fortes revendications présentées par ceux qui croient que les DPI risquent de paralyser le développement des industries et des technologies locales, de nuire à la population locale et de ne bénéficier qu’au monde développé. Ils pensent et affirment que si les DPI sont une mauvaise chose, moins il y en aura, mieux cela vaudra. La mise en œuvre de l'Accord sur les ADPIC n'est pas parvenue à réduire l'écart entre ces deux visions des choses, mais a plutôt servi à renforcer les opinions régnantes. Les personnes souhaitant devantage de DPI et la mise en place de règles de jeu égales pour tous saluent l'Accord sur les ADPIC comme un instrument utile pour parvenir à leurs objectifs. Par contre, les personnes qui considèrent les DPI comme nuisibles aux pays en développement estiment que, déjà avant l'Accord sur les ADPIC, les règles du jeu n’étaient pas égales pour tous dans le domaine économique et que son introduction a renforcé les inégalités. Ces opinions sont si profondément ancrées dans les esprits que parfois on avait l’impression d'un dialogue de sourds où personne ne voulait écouter l’autre. Persuader, non, contraindre, oui !

 

Que les DPI soient une bonne ou mauvaise chose, il a bien fallu que le monde développé s'en accommode avec le temps. Même les inconvénients des DPI l’emportent parfois sur leurs avantages, la grande majorité des pays développés disposent de la puissance économique et des mécanismes juridiques leur permettant de surmonter les problèmes. Dans la mesure où les avantages l'emportent sur les inconvénients, les pays développés ont la richesse et les infrastructures nécessaires pour tirer parti des possibilités offertes. On ne peut vraisemblablement pas en dire de même pour les pays en développement et les pays les moins avancés.

 

C'est dans ce contexte que la ministre a décidé de créer la Commission pour examiner entre autres choses comment concevoir les régimes nationaux de DPI de telle sorte qu'ils bénéficient aux pays en développement. Ce mandat repose sur la reconnaissance du fait que les DPI peuvent contribuer à favoriser ou à entraver le développement des économies les plus fragiles. Les membres de la Commission eux-mêmes représentent un éventail de connaissances spécialisées aussi vaste qu'on pourrait le souhaiter. Ils ont effectué de nombreuses consultations. Ce rapport en est le résultat et il est tout à fait impressionnant.

 

Bien que son mandat l’ait chargée de se pencher en particulier sur les intérêts des pays en développement, la Commission y est parvenue sans laisser de côté les intérêts et les arguments des autres pays. Ainsi qu'elle le déclare, on ne peut pas exiger des pays en développement qu’ils appliquent des normes de PI plus rigoureuses sans procéder à une évaluation approfondie et objective de leurs incidences sur le développement. La Commission a fait tout son possible pour effectuer une telle évaluation. Il en est résulté un rapport qui présente des propositions judicieuses conçues pour répondre à la plupart des exigences raisonnables émanant des deux côtés. 

 

Toutefois, présenter une série de propositions pratiques n’est pas en soi suffisant. Ce qui est nécessaire, c'est leur acceptation et la volonté de les mettre en œuvre. Dans ce domaine aussi, la Commission joue un rôle majeur. Ce rapport n'est pas celui d'un groupe de pression. La Commission a été créée pour offrir des conseils aussi impartiaux que possible. Son origine et sa composition devraient encourager tous ceux à qui le rapport s'adresse à prendre ses recommandations au sérieux.

 

Pendant trop longtemps, les DPI ont été considérés comme bons pour les pays riches et mauvais pour les pays pauvres. J'espère que le présent rapport montrera que la réalité n'est pas aussi simple que cela. Les pays pauvres pourraient trouver les DPI utiles à condition de les adapter aux conditions locales. La Commission estime que le régime approprié à chaque pays en développement doit être décidé sur la base de ce qui est le plus propice à son  développement et que la communauté internationale et les gouvernements de tous les pays doivent s’en souvenir lorsqu'ils prennent leurs décisions. J'espère très sincèrement que ce rapport les encouragera à agir ainsi.

 

 

 

SIR HUGH LADDIE

`Juge du Tribunal des brevets, Haute Cour du Royaume-Uni

 


TABLE DES MATIERES

 

 

 

LES COMMISSAIRES                                                                                                         ii

           

PREFACE                                                                                                                             iii

 

AVANT-PROPOS                                                                                                                 v

 

VUE D'ENSEMBLE                                                                                                             1

INTRODUCTION                                                                                                                    1

CONTEXTE                                                                                                                            2

NOTRE TACHE                                                                                                                     7

 

Chapitre 1 : PROPRIETE INTELLECTUELLE ET DEVELOPPEMENT                15

INTRODUCTION                                                                                                                  15

LES ARGUMENTS EN FAVEUR DE LA PROTECTION DE LA PI                             18

Introduction

Brevets

Droit d'auteur

HISTOIRE                                                                                                                             23

DONNEES FACTUELLES AU SUJET DES INCIDENCES DE LA PI                        27

Contexte

Effet de redistribution

Croissance et innovation

Commerce et investissement

TRANSFERT DE TECHNOLOGIE                                                                                    33

 

Chapitre 2 : SANTE                                                                                                          39

INTRODUCTION                                                                                                                  39

La question

Contexte

RECHERCHE ET DEVELOPPEMENT                                                                           43

Incitations à la recherche

ACCES DES PAUVRES AUX MEDICAMENTS                                                            47

Fréquence de la délivrance des brevets

Brevets et prix

Autres facteurs ayant un impact sur l'accès aux médicaments

CONSEQUENCES EN MATIERE DE POLITIQUE GENERALE                              54

Options de politique nationale

Octroi de licences obligatoires pour les pays ayant des capacités de

fabrication insuffisantes

Législation dans les pays en développement

Prorogation Doha pour les pays les moins avancés

 

 

 

 

 

Chapitre 3 : AGRICULTURE ET RESSOURCES GENETIQUES                           76

INTRODUCTION                                                                                                                  76

Contexte

Droits de propriété intellectuelle en agriculture

LES VEGETAUX ET LA PROTECTION DE LA PROPRIETE

INTELLECTUELLE                                                                                                             78

Introduction

Recherche et développement

Impact de la protection des variétés végétales

Impact des brevets

Conclusion

ACCES AUX RESSOURCES PHYTOGENETIQUES ET DROITS DES

AGRICULTEURS                                                                                                                 89

Introduction

Droits des agriculteurs

Système multilatéral

 

Chapitre 4 : SAVOIRS TRADITIONNELS

                     ET INDICATIONS GEOGRAPHIQUES­                                                    96

INTRODUCTION                                                                                                                  96

SAVOIRS TRADITIONNELS                                                                                              97

Contexte

Nature des savoirs traditionnels et objectif de la protection

Gestion du débat sur les savoirs traditionnels

Utilisation du système de PI existant pour protéger et promouvoir les

savoirs traditionnels

Protection sui generis des savoirs traditionnels

Appropriation illicite des savoirs traditionnels

ACCES ET PARTAGE DES AVANTAGES                                                                  109

Contexte

Convention sur la diversité biologique (CDB)

Divulgation de l'origine géographique des ressources génétiques dans

les demandes de brevets

INDICATIONS GEOGRAPHIQUES                                                                                114

Contexte

Indications géographiques et Accord sur les ADPIC

Registre multilatéral des indications géographiques

Impact économique des indications géographiques

 

Chapitre 5 : DROIT D'AUTEUR, LOGICIELS ET INTERNET                                 122

INTRODUCTION                                                                                                                122

LE DROIT D'AUTEUR EN TANT QUE STIMULANT DE LA CREATION                   124

Sociétés de perception

LES REGLES RELATIVES AU DROIT D'AUTEUR PERMETTRONT-ELLES

AUX PAYS EN DEVELOPPEMENT DE REDUIRE L'ECART DU SAVOIR ?         127

INDUSTRIES DU DROIT D'AUTEUR ET REPRODUCTION D'ŒUVRES

PROTEGEES                                                                                                                    129

DROIT D'AUTEUR ET ACCES                                                                                        132

Matériel éducatif

Bibliothèques

DROIT D'AUTEUR ET LOGICIELS INFORMATIQUES                                                135

REALISER LE POTENTIEL DE L'INTERNET POUR LE DEVELOPPEMENT       136

Restrictions technologiques

 

Chapitre 6 : REFORME DU BREVET                                                                         144

INTRODUCTION                                                                                                                144

ELABORATION DE SYSTEMES DE BREVETS DANS LES PAYS EN

DEVELOPPEMENT                                                                                                          147

Introduction

Champ des brevets

Normes de brevetabilité

Exceptions aux droits de brevet

Prévision de garde-fous dans la politique en matière de brevets

Encourager l'innovation nationale

Conclusions

UTILISATION DU SYSTEME DES BREVETS DANS LA RECHERCHE

PUBLIQUE                                                                                                                          160

Introduction

Eléments probants des Etats-Unis

Eléments probants des pays en développement

COMMENT LE SYSTEME DES BREVETS POURRAIT ENTRAVER LA

RECHERCHE ET L'INNOVATION                                                                                  164

Les questions dans les pays développés

Intérêt pour les pays en développement

HARMONISATION INTERNATIONALE DES BREVETS                                              171

Contexte

Traité de l'OMPI sur le droit matériel des brevets

 

Chapitre 7 : CAPACITES INSTITUTIONNELLES                                                     178

INTRODUCTION                                                                                                                178

ELABORATION DE POLITIQUES ET LEGISLATIONS EN MATIERE DE PI         178

Elaboration de politiques intégrées

ADMINISTRATION DES DPI ET INSTITUTIONS COMPETENTES EN LA

MATIERE                                                                                                                            182

Introduction

Ressources humaines

Technologies de l'information

EXAMEN, SYTEMES D'ENREGISTREMENT ET ACCORDS DE

COOPERATION                                                                                                                185     

Coopération régionale ou internationale

COUTS ET RECETTES                                                                                                   188

Le coût d'un système de PI

Financer les coûts

SANCTION                                                                                                                         190

Sanction dans les pays en développement

Sanction dans les pays développés

REGLEMENTATION DES DROITS DE PROPRIETE INTELLECTUELLE               193

ASSISTANCE TECHNIQUE ET RENFORCEMENT DES CAPACITES                   195

Programmes actuels

Evaluer l'impact de l'assistance technique

Financement supplémentaire de l'assistance technique

Veiller à l'exécution efficace de l'assistance technique

 

Chapitre 8 : L'ARCHITECTURE INTERNATIONALE                                              201

INTRODUCTION                                                                                                                201

FIXATION DES NORMES INTERNATIONALES : OMPI ET OMC                              202

ACCORD SUR LES ADPIC                                                                                             206

Aider les pays en développement à mettre en œuvre l'accord sur les ADPIC

Calendrier de mise en œuvre de l'Accord sur les ADPIC

LA PI ET LES ACCORDS BILATERAUX ET REGIONAUX                                         210

PARTICIPATION DES PAYS EN DEVELOPPEMENT                                    212

Représentation permanente à Genève

Délégations d'experts

ROLE DE LA SOCIETE CIVILE                                                                                      215

FAIRE MIEUX COMPRENDRE LA PI ET LE DEVELOPPEMENT                            216

 

SIGLES                                                                                                                               221

 

GLOSSAIRE                                                                                                                                  222

 

REMERCIEMENTS                                                                                                                     226

 


VUE D’ENSEMBLE

 

 

INTRODUCTION

 

Les Objectifs de développement du millénaire soulignent combien il importe de faire diminuer la pauvreté et la faim, d’améliorer la santé et l’éducation et d’assurer la pérennité de l’environnement. C’est pourquoi la communauté internationale s’est engagée à réduire de moitié le nombre des pauvres d’ici 2015 et s’est également fixé d’autres objectifs spécifiques associés tels que l’amélioration de la santé et de l’éducation et la pérennité de l’environnement.

 

On estime qu’en 1999 près de 1,2 milliard de personnes vivaient avec moins de 1 dollar par jour et près de 2,8 milliards avec moins de 2 dollars par jour.[1] Environ 65 % de ces personnes se trouvent en Asie du Sud et de l’Est, et 25 % en Afrique subsaharienne. On estime que 3 millions de personnes sont décédées à cause du VIH/SIDA en 2001, 2,3 millions d’entre elles se trouvant en Afrique subsaharienne.[2] La tuberculose est responsable de la mort de près de 1,7 million de personnes dans le monde.[3]  Si les tendances actuelles persistent, il y aura 10,2 millions de nouveaux cas en 2005.[4]  Plus de 1 million de décès par an sont en outre dus au paludisme.[5]  En 1999, il y avait encore 120 millions d’enfants qui n’allaient pas à l’école primaire. C’est en Afrique subsaharienne que le taux d’inscription (60 %)[6] est actuellement le plus bas.

 

Notre tâche consiste à voir dans quels cas et de quelle manière les droits de propriété intellectuelle (DPI) pourraient apporter une contribution à l’action entreprise par la communauté internationale pour atteindre ces objectifs, en particulier réduire la pauvreté, lutter contre la maladie, améliorer la santé de la mère et de l’enfant, élargir l’accès à l’éducation et contribuer au développement durable. Notre tâche consiste également à examiner si ces droits constituent des obstacles à la réalisation de ces objectifs et, en ce cas, comment il serait possible de les surmonter.

 

Certains soutiennent énergiquement que les DPI sont nécessaires pour stimuler la croissance économique qui, à son tour, permettra de réduire la pauvreté. En encourageant l’invention et les nouvelles technologies, ils feront augmenter la production agricole ou industrielle, encourageront les investissements intérieurs et extérieurs, faciliteront les transferts de technologie et amélioreront la disponibilité des médicaments nécessaires pour lutter contre la maladie. Il n’y a aucune raison, à leur avis, pour qu’un système qui réussit dans les pays développés ne puisse pas réussir également dans les pays en développement.

 

D’autres avancent l'argument opposé avec la même véhémence. Selon eux, les DPI ne stimulent guère l’invention dans les pays en développement, en raison, peut-être, de l'absence des capacités humaines et techniques nécessaires. Ils ne favorisent pas les travaux de recherche susceptibles de bénéficier aux populations pauvres, parce que ces dernières n’auront pas les moyens de payer les produits, si même ils étaient mis au point. Les DPI limitent l’option de l’apprentissage technologique par imitation. Ils permettent aux sociétés étrangères de chasser la concurrence intérieure en obtenant une protection par brevet, et d’approvisionner les marchés par des importations, plutôt que par des produits de fabrication intérieure. De plus, ils augmentent le coût des médicaments essentiels et des intrants agricoles, ce qui a des répercussions particulièrement négatives sur les pauvres et les agriculteurs.         

 

Lorsqu’on évalue les mérites respectifs de ces arguments opposés, il est important de se souvenir de l’écart technologique qui sépare les pays développés et les pays en développement considérés en tant que groupe. Les pays en développement à faible revenu et à revenu intermédiaire représentent environ 21 % du PIB mondial,[7] mais moins de 10 % des dépenses mondiales de recherche et développement (R&D).[8] Les pays de l’OCDE dépensent beaucoup plus en R&D que le revenu national total de l’Inde.[9] Presque sans exception, les pays en développement sont des importateurs nets de technologie.         

 

Il faut absolument tenir compte du fait que les pays en développement sont très différents les uns des autres, pour ce qui est des conditions sociales et économiques et des capacités technologiques. Plus de 60 % des pauvres du monde vivent dans des pays disposant de capacités scientifiques et technologiques importantes, et la grande majorité d’entre eux vivent en Chine et en Inde. On trouve dans ces deux pays, ainsi que dans d’autres pays en développement plus petits, des capacités de rang mondial dans certains domaines scientifiques et technologiques, tels que l’espace, l’énergie nucléaire, l’informatique, les biotechnologies, les produits pharmaceutiques, l’élaboration de logiciels et l’aviation.[10]  Par contre, 25 % des pauvres vivent en Afrique subsaharienne (Afrique du Sud non comprise), principalement dans des pays dotés de capacités techniques relativement faibles.[11] On estime qu’en 1994 la Chine, l’Inde et l’Amérique latine ont représenté ensemble près de 9 % des dépenses mondiales consacrées à la recherche, contre 0,5 % seulement pour l’Afrique subsaharienne et quelque 4 % pour les pays en développement autres que l’Inde et la Chine.[12]

 

Ainsi, les pays en développement sont loin de former un tout homogène, fait qui pour être évident n’en est pas moins souvent oublié. Non seulement leurs capacités scientifiques et techniques varient, mais aussi leurs structures sociales et économiques et leurs inégalités de revenu et de richesse. Les causes de la pauvreté, et par conséquent les politiques pertinentes à mettre en œuvre pour s'y attaquer, varient donc d'un pays à l'autre. Il en est de même pour les politiques concernant les DPI. Les politiques nécessaires dans les pays disposant de capacités technologiques relativement avancées, où vivent la plupart des pauvres, en Inde ou en Chine par exemple, pourront être différentes de celles requises dans les pays où ces capacités sont faibles, comme dans la plus grande partie de l’Afrique subsaharienne. L’impact des politiques en matière de PI sur les populations pauvres variera également selon les circonstances socio-économiques. Ce qui réussit bien en Inde ne réussira pas forcément au Brésil ou au Botswana.

 

 

CONTEXTE

 

Au cours de ces vingt dernières années environ, on a constaté une augmentation sans précédent du niveau, de la portée, de l’étendue territoriale et du rôle de la protection des DPI ,[13] ce qui s’est manifesté par :

 

·        La délivrance de brevets sur les organismes vivants et les matières vivantes trouvés dans la nature, par opposition aux produits et procédés issus de l’activité humaine plus facilement reconnaissables en tant qu’inventions par le non‑initié

·        La modification, afin de prendre en compte les nouvelles technologies (notamment les biotechnologies et les technologies de l’information), des régimes de protection tels que la directive de l’UE relative à la protection juridique des inventions biotechnologiques[14] ou la loi du millénaire sur le droit d'auteur numérique (Digital Millennium Copyright Act - DMCA) aux Etats-Unis

·        L’extension de la protection à de nouveaux domaines comme les logiciels et les méthodes commerciales, et l’adoption dans certains pays de nouveaux régimes sui generis pour les semi-conducteurs et les bases de données

·        Une nouvelle importance accordée à la protection des nouveaux savoirs et des nouvelles technologies issues du secteur public

·        L’intérêt porté aux liens entre la protection de la PI et les savoirs traditionnels,[15] le folklore et les ressources génétiques

·        L’extension géographique des normes minimales de protection de la PI par l’intermédiaire de l’Accord sur les ADPIC (voir Encadré O.1) et des normes plus élevées par le biais des accords bilatéraux et régionaux sur le commerce et l’investissement

·        L’élargissement des droits exclusifs, l’extension de la durée de la protection et le renforcement des mécanismes d’application.

 

 

Encadré O.1 L’Organisation mondiale du commerce et l’Accord sur les ADPIC

 

L’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (Accord sur les ADPIC)[16] est issu du cycle d’Uruguay de négociations commerciales qui s’est achevé en 1994. L’acte final de ces négociations a créé l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et fixé des règles –  les Accords de l’OMC, y compris l’Accord sur les ADPIC – que les membres de l’OMC doivent appliquer. Le système de règlement des différends a également été réorganisé afin de résoudre les différends en matière de commerce entre membres de l’OMC. Depuis le mois de janvier de cette année, l’OMC se compose de 144 membres, lesquels effectuent plus de 90 % des échanges mondiaux. Plus de 30 autres pays négocient actuellement leur adhésion.

 

L’Accord sur les ADPIC stipule que tous les membres de l'OMC doivent prévoir des normes minimales de protection pour une large gamme de DPI, notamment le droit d’auteur, les brevets, les marques de fabrique ou de commerce, les dessins et modèles industriels, les indications géographiques, les topographies de semi-conducteurs et les renseignements non divulgués. Pour y parvenir, l’Accord sur les ADPIC incorpore des dispositions figurant dans de nombreux accords internationaux pertinents en matière de PI, comme les Conventions de Paris et de Berne gérées par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). Toutefois, cet Accord institue plusieurs obligations nouvelles, notamment en ce qui concerne les indications géographiques, les brevets, les secrets d’affaires et les mesures relatives aux moyens de faire respecter les DPI.

 

Un organisme spécial, le Conseil des aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (habituellement appelé Conseil des ADPIC) auquel tous les membres de l’OMC sont représentés, a été créé pour gérer le fonctionnement de l'Accord sur les ADPIC. Le Conseil des ADPIC est responsable du réexamen de divers aspects de l'Accord sur les ADPIC, conformément à la mission qui lui est confiée par l'Accord lui-même et aux instructions de la Conférence ministérielle biennale de l'OMC.

 

Les questions posées par l'Accord sur les ADPIC qui ont provoqué les débats les plus nombreux sont notamment :

 

 

 

 

·         la question de savoir s’il est possible d’atteindre l’objectif de l’article 7, aux termes duquel les DPI devraient contribuer au transfert de technologie, en particulier en ce qui concerne les pays en développement membres de l’OMC ;

·         les tensions perçues entre l’article 8, qui permet aux pays d’adopter les mesures nécessaires à la protection de la santé publique et à la prévention de l'usage abusif des DPI, à condition qu’elles soient compatibles avec les dispositions de l’Accord sur les ADPIC, et d’autres prescriptions de l’Accord. Il s’agit notamment de celles qui portent sur la fourniture d’une protection par brevet des produits pharmaceutiques, sur les limites apportées aux conditions d'octroi de licences obligatoires (article 31) et sur la portée des dispositions concernant des exceptions aux droits conférés par des brevets (article 30) ;

·         la prescription concernant la protection des données résultant d’essais contre « l’exploitation déloyale dans le commerce » de l’article 39 ; 

·         la justification concernant la fourniture d’une protection additionnelle des indications géographiques pour les vins et les spiritueux, (article 23) et la question de savoir si cette protection additionnelle devrait également être étendue à d’autres ou à toutes les indications géographiques ;

·         dans quelle mesure des brevets devraient être octroyés pour des inventions relatives à des organismes vivants, par exemple les micro-organismes (article 27.3 b)), et la prescription relative à la fourniture d’une protection de la PI pour les végétaux. La question de la compatibilité de l’Accord sur les ADPIC avec des accords comme la Convention sur la diversité biologique (CDB) a été abordée dans ce contexte ;

·         le coût que représente pour de nombreux pays en développement et pays les moins avancés membres de l’OMC la mise en œuvre des prescriptions de l’Accord sur les ADPIC pour ce qui est de l’administration des DPI et des moyens nécessaires à leur respect effectif.

 

L’Accord sur les ADPIC est entré en vigueur le 1er janvier 1995. Les membres de l’OMC considérés comme pays développés avaient devant eux une année pour s'y conformer, alors que les pays en développement et les économies en transition avaient jusqu’au 1er janvier 2000, sauf en ce qui concerne les pays en développement ayant besoin d’étendre la protection par brevet à des produits dans de nouveaux domaines comme les produits pharmaceutiques, qui ont bénéficié de cinq années supplémentaires pour l’introduction d’une telle protection. Les pays les moins avancés (PMA)[17] devraient pouvoir appliquer les dispositions de l’Accord sur les ADPIC d’ici 2006, bien que la Déclaration ministérielle de Doha sur l’Accord sur les ADPIC et la santé publique leur ait donné dix années supplémentaires pour les produits pharmaceutiques. 

 

Lorsque certains différends surgissent à propos de l’interprétation des dispositions de l’Accord sur les ADPIC et leur mise en œuvre dans la législation nationale, les membres peuvent saisir l’Organe de règlement des différends (ORD) de l’OMC pour trouver une solution. Jusqu’à présent, il y a eu 24 affaires concernant les ADPIC pour lesquelles il a été nécessaire d’entamer une procédure de règlement des différends. Vingt-trois cas ont été déférés par des pays développés et une affaire par le Brésil. Seize différends impliquaient des pays développés, sept ont été déférés par des pays développés contre des pays en développement, et une affaire a été déférée par le Brésil contre les Etats-Unis. Dix des affaires sur vingt-quatre ont été réglées par accord mutuel, sept ont été jugées par des groupes spéciaux créés dans le cadre de la procédure, et sept attendent d’être jugées.

 

Les inquiétudes provoquées par le fonctionnement du système de propriété intellectuelle et par l’extension des DPI ne se limitent pas à leur mise en œuvre par les pays en développement. Deux enquêtes majeures sur cette question importante se déroulent actuellement aux Etats-Unis, l’une effectuée par les Académies nationales de la science et l’autre par le ministère de la Justice et la Commission fédérale du commerce.[18] Ces inquiétudes sont suscitées par l’augmentation rapide des demandes de brevets aux Etats-Unis au cours de ces dernières années (de plus de 50 % au cours des cinq dernières années) et par l'impression qu’à l’heure actuelle sont délivrés bien davantage de brevets de « moindre qualité » et de portée plus large. On craint généralement qu’un trop grand nombre de brevets aient été et continuent à être délivrés au titre d’évolutions d’importance mineure. Par exemple, dans l’industrie pharmaceutique, cela peut entraîner une prolongation des monopoles concernant d’importantes thérapies. Des brevets peuvent également être délivrés dans certains domaines de compétence pour des matières biologiques parce qu’elles ont été isolées de la nature, si une fonction ou utilisation possible peut être identifiée. Ce qui est préoccupant, et fait l’objet d’un débat approfondi à l’heure actuelle, c’est de savoir dans quelle mesure ces pratiques ont un effet sur la concurrence en rendant plus difficile la vente de produits concurrents par les inventeurs rivaux, ou en augmentant le prix du produit pour le consommateur. De même, on examine attentivement leur effet sur la recherche, en particulier dans le domaine des logiciels et des biotechnologies, là où les brevets déposés et délivrés à un stade très précoce du processus de recherche peuvent entraver les travaux de recherche effectués en aval et la commercialisation ultérieure.

 

Dans un article riche en idées nouvelles, le biologiste Garrett Hardin[19] a inventé l’expression « tragédie des communs » pour expliquer comment les ressources communes tendaient à être trop utilisées en l’absence de règles applicables à leur utilisation. La prolifération des DPI, notamment dans des domaines comme la recherche biomédicale, laisse entrevoir la possibilité d’une « tragédie différente, celle des « anti-communs », dans lesquels une population sous‑utilise des ressources rares parce qu’un trop grand nombre de propriétaires peuvent se gêner les uns les autres … une augmentation des droits de propriété intellectuelle peut conduire de manière paradoxale à réduire le nombre des produits utiles à l’amélioration de la santé humaine ».[20] Maintenant, les entreprises peuvent avoir à faire face à un coût considérable en temps et en argent pour décider comment entreprendre des recherches sans porter atteinte aux droits de brevet d'autres entreprises, ou pour défendre leurs propres droits de brevet contre d’autres entreprises. Il faut alors se demander si les coûts élevés de la recherche, de l’analyse et des procédures judiciaires en matière de brevets représentent le prix à payer pour obtenir les avantages qu’offre le système des brevets, ou bien s’il existe des moyens de réduire ces coûts.

 

Ces questions ne se posent pas simplement pour les brevets. Aux Etats-Unis, la durée du droit d’auteur a été prolongée au cours du siècle dernier de 28 ans (renouvelable pour 28 années supplémentaires), en vertu de la loi de 1909 sur le droit d’auteur, à 70 ans après la mort de l’auteur, ou 95 ans à partir de la publication (ce qui correspond à la pratique européenne). Il s’agit de savoir ici si cette extension de la protection peut en toute crédibilité être considérée comme renforçant les incitations à la création future, ou si elle servira plutôt à accroître la valeur des créations existantes. En 1998, le Congrès a adopté la loi du millénaire sur le droit d’auteur numérique (DMCA) qui interdit notamment le contournement de dispositifs de protection technologique (cryptage, par exemple). En  Europe, la directive sur les bases de données prévoit que tous les Etats membres doivent fournir une protection sui generis à toute compilation de données organisées de manière systématique, que les données elles-mêmes soient originales ou non. Jusqu’à présent, les Etats-Unis n’ont pas adopté cette règle. Mais de plus en plus, on se demande si, sous l’influence de pressions commerciales tenant compte de manière insuffisante des considérations d’intérêt général, la protection n’est pas accordée dans le but de protéger la valeur des investissements plutôt que de stimuler l’invention ou la création.

 

Ces préoccupations quant à l'impact de la PI aux Etats-Unis et dans d’autres pays développés sont, à notre avis, également importantes pour les pays en développement. Toutefois, nous estimons que le coût de la mise en place du « mauvais » système de PI sera probablement beaucoup plus élevé dans un pays en développement que dans les pays développés. Ces derniers disposent pour la plupart de systèmes complexes de réglementation de la concurrence permettant de veiller à ce que les abus de tout droit de monopole ne puissent avoir de trop fortes répercussions sur l’intérêt général. Aux Etats-Unis et dans l’UE par exemple, ces régimes sont particulièrement solides et bien établis. C’est loin d’être le cas dans la plupart des pays en développement, qui sont par conséquent particulièrement à la merci de systèmes de PI inadéquats. Nous estimons que les pays en développement peuvent essayer de tirer des enseignements de l’expérience des pays développés lorsqu’ils élaborent leur propre système de PI adapté à leur système juridique et à leur situation économique. 

 

En plus des incidences que peuvent avoir les règles de PI locales à l’intérieur d’un pays en développement, il en existe d’autres, indirectes celles-là, qui proviennent du système de PI des pays développés. A l’ère numérique, les restrictions à l’accès aux documents et aux données sur l’Internet affectent tout le monde. Il est possible que les scientifiques des pays en développement, par exemple, soient empêchés d’avoir accès à des données protégées ou ne disposent pas de ressources suffisantes pour le faire. La recherche sur des maladies importantes ou de nouvelles cultures intéressant directement les pays en développement, mais entreprise dans les pays développés, peut être entravée ou stimulée par le système de PI. Le régime de PI des pays développés peut fournir des incitations puissantes pour entamer des travaux de recherche spécifiques susceptibles de procurer des avantages principalement aux populations des pays développés, détournant ainsi certaines ressources intellectuelles de travaux qui porteraient sur des problèmes d’importance mondiale. Il est possible en pratique dans les pays développés de délivrer des brevets pour des savoirs ou des ressources génétiques provenant de pays en développement sans que soient prises au préalable des dispositions concernant le partage des avantages tirés de leur commercialisation. Dans certains cas, il existe des restrictions aux exportations des pays en développement vers les pays développés découlant d’une telle protection.   

 

Pour les pays en développement, la tendance à l’harmonisation mondiale de la protection de la PI est également importante. Le mouvement vers cette harmonisation n’est pas nouveau ; il existe depuis plus de 100 ans. Toutefois, l’Accord sur les ADPIC, entré en vigueur en 1995 sous réserve de périodes de transition spécifiques (voir Encadré O.1), a rendu obligatoire pour les membres de l’OMC l’instauration de normes minimales de protection de la PI. Mais il ne constitue qu’un élément de cette harmonisation internationale. Les discussions se poursuivent au sein de l’OMPI pour harmoniser plus encore le système des brevets, ce qui pourrait même supplanter l’Accord sur les ADPIC. De plus, des accords bilatéraux ou régionaux sur le commerce et l’investissement conclus entre pays développés et pays en développement comportent souvent des engagements mutuels concernant la mise en œuvre de régimes de PI qui vont au-delà des normes minimales prévues par l’Accord sur les ADPIC. Par conséquent, une pression continue est exercée sur les pays en développement pour qu'ils renforcent la protection de la PI dans leur propre régime en suivant les normes en vigueur dans les pays développés.     

 

Nous avons également été frappés par la nature peu satisfaisante et discutable d’une grande partie des travaux de recherche économique visant à élucider les incidences des DPI, même en ce qui concerne le monde développé. Les incertitudes sont nombreuses et, étant donné la nature du sujet, elles risquent de le rester. Les incidences des DPI dépendent très souvent de circonstances et de contextes particuliers. C’est pourquoi de nombreux observateurs universitaires prennent grand soin de rester dans l’ambivalence lorsqu’il s’agit de déterminer si les avantages sociaux des DPI l’emportent sur leurs coûts. Un exemple typique est la réflexion suivante :

 

« Il est presque impossible d’imaginer une institution sociale existante quelconque {le système des brevets} qui soit aussi défectueuse dans autant de domaines. Elle survit uniquement parce qu’il n’y a pas de meilleure alternative. »[21]

 

Dans le cas des pays en développement, plusieurs rapports récents émanant d’institutions internationales ont présenté des réflexions sur les incidences probables d’une mondialisation de la protection de la PI sur les pays en développement.[22] Tous ces rapports font état à des degrés divers d’une inquiétude concernant l’importance des frais éventuels à encourir, tout en soulignant que, pour de nombreux pays, les avantages sont beaucoup moins faciles à identifier. 

 

 

NOTRE TACHE

 

La création de notre Commission montre à nos yeux que le gouvernement britannique est sensible à ces préoccupations. Notre tâche fondamentale consiste donc à examiner si les règles et institutions de protection de la PI, telles qu’elles ont évolué jusqu’à présent, peuvent contribuer au développement et à la réduction de la pauvreté dans les pays en développement. 

  

Nous sommes partis de l’idée qu’une certaine protection de la PI conviendra probablement à un certain stade aux pays en développement, comme cela est arrivé dans le passé pour les pays développés. Il n’y a aucun doute que cette protection peut apporter beaucoup à la recherche et à l’innovation dans les pays développés, notamment en ce qui concerne les industries pharmaceutique et chimique. Ce système fournit aux personnes et aux entreprises des incitations à l’innovation et à la mise au point de nouvelles technologies susceptibles de servir les intérêts de la société. Mais ces incitations opèrent différemment selon que la capacité d’y répondre existe ou n’existe pas. Et le fait de conférer des droits exclusifs impose des coûts aux consommateurs et autres utilisateurs de technologies protégées. Dans certains cas, protéger signifie que des consommateurs ou utilisateurs éventuels, dans l’incapacité de payer le prix demandé par les titulaires des DPI, sont privés de l’accès aux innovations que le système de PI vise à mettre à la disposition de tous. L’équilibrage entre les coûts et les avantages variera selon les modalités d’application des droits et selon les circonstances économiques et sociales. Les normes de protection de la PI susceptibles de convenir aux pays développés peuvent entraîner des coûts supérieurs aux avantages lorsqu’elles sont appliquées dans des pays en développement qui doivent faire en grande partie appel à des connaissances ou à des produits utilisant des savoirs créés ailleurs pour répondre à leurs besoins fondamentaux et pour favoriser leur développement.

 

Nature des droits de propriété intellectuelle

 

Certains considèrent que les DPI sont principalement des droits économiques ou commerciaux, alors que d’autres pensent qu’ils se rapprochent plutôt des droits politiques ou des droits de l’homme. L’Accord sur les ADPIC leur attribue ce premier sens tout en reconnaissant qu’il est nécessaire de trouver un équilibre entre les droits des inventeurs et des créateurs à une protection, et les droits des utilisateurs de la technologie (article 7 de l’Accord sur les ADPIC). La Déclaration universelle des droits de l’homme présente une définition plus large reconnaissant que « chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur »,  ceci étant contrebalancé par le « droit ... de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent ».[23] La question principale consiste à concilier un intérêt général, celui qui consiste à avoir accès au nouveau savoir et au produit de ce nouveau savoir, avec un autre intérêt général, celui qui consiste à stimuler l’invention et la création dont proviennent les nouveaux savoirs et les nouveaux produits dont dépendent les progrès matériel et culturel. 

 

La difficulté provient de ce que le système de PI cherche à concilier ces deux intérêts en conférant un droit privé et des avantages matériels privés. Ainsi, le droit (humain) à la protection des « intérêts moraux et matériels » des « auteurs » est inexorablement lié au droit de « participer aux bienfaits » matériels privés qui résultent de cette protection. Et l’avantage privé que retire le créateur ou l’inventeur est acquis aux dépens du consommateur. Lorsque le consommateur est pauvre en particulier, ceci peut entrer en conflit avec certains droits de l’homme fondamentaux, par exemple le droit à la vie. Et le système de PI, tel qu’il est présenté dans l’Accord sur les ADPIC, ne permet pas de faire de distinction, sauf dans des cas extrêmement limités, entre les biens essentiels à la vie ou à l’éducation, et d’autres biens, tels que les films ou la restauration rapide.   

 

C’est pourquoi nous estimons que les DPI devraient être considérés comme l’un des moyens permettant aux pays et aux sociétés d'aider à promouvoir la réalisation des droits économiques et sociaux. En particulier, en aucune circonstance, les droits de l’homme les plus fondamentaux ne doivent être subordonnés aux exigences de la protection de la PI. Les DPI sont accordés par les Etats pour des périodes limitées (tout au moins dans le cas des brevets et du droit d’auteur), alors que les droits de l’homme sont inaliénables et universels.[24]

 

Généralement, les DPI sont considérés aujourd'hui comme des droits économiques et commerciaux, comme c’est le cas dans l’Accord sur les ADPIC, et sont détenus plus souvent par des entreprises que par des inventeurs particuliers. Mais le fait de les décrire comme des « droits » ne devrait pas occulter les réels dilemmes de leur application dans les pays en développement, là où les coûts supplémentaires qu’ils engendrent peuvent mobiliser certains fonds au détriment du financement des éléments essentiels à la vie des populations pauvres.

 

Indépendamment du terme utilisé, nous préférons considérer que les DPI sont des instruments de politique publique qui confèrent des privilèges économiques à des personnes ou à des institutions dans le seul but d’accroître le bien-être général. Ce privilège est par conséquent un moyen en vue d’un objectif, et non pas un objectif en soi.

 

Par conséquent, pour apprécier la valeur de la protection de la PI, on pourrait la comparer à la fiscalité. Pratiquement personne n’affirme que plus il y a d’impôts, mieux cela vaut. Toutefois, certains ont tendance à considérer que l’extension de la protection de la PI est une bonne chose qui va de soi. Une augmentation de la fiscalité pourrait être souhaitable si elle permettait d’assurer des services auxquels la société attache plus d'importance que le coût direct et indirect de la fiscalité. Mais moins d’impôts peut également être bénéfique, par exemple si une fiscalité excessive nuit à la croissance économique. En outre, les économistes et les hommes politiques passent de longs moments à examiner si la structure de la fiscalité est optimale. Les prélèvements de sécurité sociale élevés nuisent-ils à l’emploi ? Certains allégements fiscaux atteignent-ils leur objectif, ou ne sont-ils qu’un moyen de subventionner leurs bénéficiaires pour continuer à faire ce qu’ils font déjà ? L’effet de la fiscalité sur la répartition des revenus est-il souhaitable du point de vue social ? 

 

Nous pensons que l’on pourrait poser des questions très analogues pour la propriété intellectuelle. Quelle est son ampleur optimale ? Comment doit-elle être structurée ? Comment cette structure optimale doit-elle varier selon les secteurs et les niveaux de développement ? De plus, même si nous arrivons au bon niveau et à la bonne structure de protection, il nous faudra, pour trouver le bon équilibre entre les incitations à l’invention et à la création, et les coûts que cela représente pour la société, nous préoccuper de la répartition des avantages. 

 

Partage équitable des avantages et des coûts

 

La protection de la propriété intellectuelle a pour immédiate conséquence d’apporter un avantage financier à ceux qui détiennent le savoir et le pouvoir d’inventer, et d’augmenter les coûts de l’accès pour ceux qui en sont dépourvus. Ceci a par conséquent une importance lorsqu’il s’agit de répartir les avantages entre les sociétés développées et les sociétés en développement. Même si une extension de la protection entraîne des avantages de nature économique pour le monde dans son ensemble, ce qui n’est pas admis par tout le monde, il est possible que les répercussions sur la répartition des revenus ne soient pas conformes à notre sens de l’équité. La majorité des pays en développement, possédant des infrastructures scientifiques et techniques faibles, ne gagnera pas grand-chose en matière d’encouragement à l’innovation intérieure, mais elle devra néanmoins assumer le coût de la protection de technologies (principalement étrangères). Par conséquent, il est fort possible que les coûts et les avantages du système dans son ensemble ne soient pas équitablement répartis.

 

Bien que la plupart des pays en développement n'aient pas de base technologique solide susceptible de tirer parti d’une protection de la PI, ils disposent de ressources génétiques et de savoirs traditionnels qui ont une valeur pour eux-mêmes et pour tout le monde. Il ne s’agit pas nécessairement de ressources de PI dans le sens où on l’entend dans les pays développés, mais ce sont certainement des ressources sur la base desquelles il est possible d’instaurer une protection de la propriété intellectuelle, ce qui a été fait dans le passé. Il se pose alors un certain nombre de questions difficiles : ces ressources devraient-elles interagir avec le système « moderne » de PI, et vice-versa, et comment ? Quelle valeur ce système devrait-il leur accorder ? Dans quelle mesure ces ressources et ces savoirs nécessitent-ils une protection (pas seulement sous l'angle de la PI) ? Comment partager équitablement les avantages commerciaux tirés de ces ressources ?       

 

L’Internet offre également d’énormes possibilités d’accès à l’information nécessaire aux pays en développement, notamment aux scientifiques et aux chercheurs, qui, peut-être par manque de ressources, n’ont pas accès aux médias imprimés. Mais on se demande si certaines formes de cryptage (ou « gestion des droits numériques »), conçues pour empêcher la réalisation de copies à grande échelle, ne vont pas rendre ce matériel moins accessible que ne le sont actuellement les médias imprimés. De telles tendances mettent en danger le concept d'« utilisation équitable »[25] (et autres doctrines similaires), tel qu’il est appliqué actuellement aux œuvres imprimées, et pourraient, poussées à l’extrême, fournir l’équivalent d’une protection perpétuelle du droit d’auteur, par des moyens technologiques plutôt que juridiques.

 

Comment mettre au point une politique en matière de propriété intellectuelle ?

 

Etant donné l’incertitude et les controverses considérables qui entourent les incidences mondiales des DPI, nous pensons qu’il appartient aux décideurs d’examiner les éléments probants disponibles, même s'ils sont imparfaits, avant d’accroître plus encore la portée ou l’étendue territoriale de ces droits. 

 

Trop souvent, l'évolution de la politique en matière de PI est dominée par les intérêts des « producteurs », tandis que ceux des consommateurs ne sont ni entendus, ni pris en compte. Il s'ensuit que la politique tend à être déterminée davantage par les intérêts des utilisateurs commerciaux du système plutôt que par une conception impartiale du meilleur intérêt général. Dans les débats concernant les DPI entre les pays développés et en développement, le même déséquilibre existe. Les ministères du commerce des pays développés sont principalement influencés par les intérêts des producteurs qui voient les avantages qu’ils peuvent retirer d’une meilleure protection de la PI dans les marchés d’exportation, alors que les pays consommateurs, c’est-à-dire principalement les pays en développement, ne peuvent pas aussi facilement identifier et défendre leurs propres intérêts contre ceux des pays développés.

 

Nous reconnaissons par conséquent que les règles et les pratiques en matière de PI, et la manière dont elles évoluent, sont issues de l’économie politique. Les pays en développement, et en particulier les consommateurs pauvres de produits susceptibles d’être protégés par des DPI, négocient depuis une position de relative faiblesse. On constate une asymétrie fondamentale dans les rapports entre pays développés et en développement, fondée finalement sur leurs puissances économiques relatives. 

 

Les négociations sur l’Accord sur les ADPIC dans le cadre du Cycle d’Uruguay en sont un excellent exemple. Les pays en développement ont accepté l’Accord sur les ADPIC non pas parce qu’à ce moment‑là l’adoption d’une protection de la propriété intellectuelle était en tête de leur liste de priorités, mais en partie parce qu’ils pensaient que l’ensemble des mesures offertes serait avantageux, y compris la réduction du protectionnisme commercial des pays développés. A l’heure actuelle, une grande partie d’entre eux ont le sentiment que les engagements pris par les pays développés pour libéraliser l’agriculture et les textiles et réduire les droits de douane n’ont pas été honorés, et ils ont dû supporter le poids de l’Accord sur les ADPIC. L’accord qui s’est fait l’année dernière à Doha à propos d’un nouveau cycle de « développement » OMC reconnaît que cette négociation entre pays développés et pays en développement doit être rendue plus explicite et plus constructive.   

 

Ici, les pays en développement sont confrontés à une difficulté en ce sens qu'ils sont de « nouveaux arrivants » dans un monde qui a été façonné par les « premiers arrivés », et ce monde est très différent de celui dans lequel les « premiers arrivés » ont mis au point leur politique. C’est un lieu commun de répéter que nous vivons à l’ère de la mondialisation, impliquant une économie de plus en plus intégrée. Pour la communauté internationale, c’est un article de foi de considérer qu’une intégration respectant certaines conditions dans l’économie mondiale est un impératif pour le développement. La question est, à notre avis, de savoir quelles sont les conditions qui conviennent à cette intégration dans le domaine des DPI. De même que les pays maintenant développés ont façonné un régime de PI adapté à leurs circonstances économiques, sociales et technologiques particulières, de même les pays en développement devraient en principe être maintenant en mesure de faire pareillement. 

 

Nous concluons par conséquent qu’une attention plus poussée doit être apportée aux besoins des pays en développement lors de l’élaboration d’une politique internationale de PI. Conformément aux décisions récentes prises par la communauté internationale à Doha et à Monterrey, les objectifs de développement doivent être intégrés à l’élaboration des règles et des pratiques en matière de PI. A Monterrey en mars 2002, les gouvernements ont salué « les décisions de l’Organisation mondiale du commerce de placer les besoins et les intérêts des pays en développement au centre de son programme de travail ». Ils ont également admis les préoccupations des pays en développement, notamment :

 

« la non‑reconnaissance des droits de la propriété intellectuelle en vue de la protection du patrimoine et du folklore traditionnels ; le transfert des connaissances et des technologies ; l’application et l’interprétation de l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce de manière conforme aux intérêts de la santé publique… »[26]

 

Nous pensons qu’il s’agit là d’un programme satisfaisant mais partiel. Il faut réfléchir beaucoup plus loin et agir davantage lorsque l’on étudie les incidences du système actuel sur les pays en développement. Nous pensons que les systèmes de propriété intellectuelle peuvent, si nous n’y prêtons pas attention, introduire des distorsions qui nuisent aux intérêts des pays en développement. Il est possible que des normes de protection très « élevées » soient favorables à l’intérêt général dans les pays développés dotés d’infrastructures scientifiques et technologiques très complexes (bien que nous fassions remarquer, comme plus haut, que c’est une question discutable sous plusieurs aspects), mais ceci ne signifie pas que les mêmes normes conviennent à tous les pays en développement. En fait, nous estimons que les pays développés devraient se soucier davantage de concilier leurs propres intérêts commerciaux, tels qu’ils les perçoivent, avec leur propre intérêt dans le domaine de la réduction de la pauvreté dans les pays en développement. 

 

Pour parvenir à cet objectif, les pays en développement ne devraient, autant que possible, pas être privés de la souplesse nécessaire à l’élaboration des systèmes de PI dont les pays développés ont bénéficié aux premiers stades de leur développement. Il ne faut pas leur imposer un relèvement du niveau des normes de PI sans effectuer une évaluation approfondie et objective des incidences de ces dernières sur le développement. Nous devons nous assurer que les systèmes mondiaux de PI évoluent de manière à contribuer au développement des pays en développement, en stimulant les innovations et les transferts de technologie qui leur sont utiles, tout en mettant à leur disposition les produits issus de ces technologies aux prix les plus compétitifs possibles. Nous devons faire en sorte que le système de PI facilite, au lieu de gêner, l’application des progrès rapides réalisés en science et en technologie, afin qu’ils servent les intérêts des pays en développement.

 

Nous espérons que notre rapport contribuera à l'élaboration d’un agenda visant à ce que le système mondial des DPI, et les institutions au sein de ce système, donnent de meilleurs résultats pour les populations pauvres et les pays en développement.  

  

Nous avons dégagé un certain nombre de problèmes clés pour les pays en développement que nous allons aborder dans les chapitres suivants :

 

·        Que nous enseignent les données factuelles économiques et empiriques sur les incidences de la PI dans les pays en développement ? L’expérience acquise dans le passé par les pays développés contient-elle des enseignements aujourd’hui pour les pays en développement? Comment le transfert de technologie vers les pays en développement peut-il être facilité ? (Chapitre 1)

·        Comment le système de PI favorise-t-il la mise au point des médicaments qui sont nécessaires aux populations pauvres ? Quel est son impact sur l’accès des pauvres aux médicaments et sur leur disponibilité ? Qu’est-ce que cela implique pour les règles et les pratiques en matière de PI ? (Chapitre 2)

·        La protection de la PI sur les végétaux et les ressources génétiques peut-elle avantager les pays en développement et les populations pauvres ? Quels systèmes les pays en développement devraient-ils envisager pour protéger les variétés végétales tout en sauvegardant les droits des agriculteurs ? (Chapitre 3)

·        Comment le système de PI pourrait-il contribuer aux principes d’accès et de partage des avantages qui sont consacrés dans la Convention sur la diversité biologique (CDB) ? Peut-il aider à protéger ou à promouvoir les savoirs traditionnels, la biodiversité et les expressions culturelles ? L’extension des indications géographiques[27] (IG) peut-elle profiter aux pays en développement ? (Chapitre 4)

·        De quelle manière la protection du droit d’auteur influe-t-elle sur l’accès des pays en développement au savoir, aux technologies et aux informations dont ils ont besoin ? La PI ou la protection technologique auront-elles un effet sur l’accès à l’Internet ? Comment le droit d’auteur peut-il être utilisé pour apporter un soutien aux industries créatives des pays en développement ? (Chapitre 5)

·        Comment les pays en développement devraient-ils élaborer leur législation et leur pratique en matière de brevets ? Les pays en développement peuvent-ils formuler leur législation de manière à éviter certains des problèmes qui se sont posés dans les pays développés ? Quelle serait la meilleure position pour les pays en développement s’agissant de l’harmonisation des brevets ?  (Chapitre 6)

·        De quelles institutions les pays en développement ont-ils besoin pour gérer, faire respecter et réglementer efficacement la PI et comment peut-on les créer ? Quelles sont les politiques et institutions supplémentaires nécessaires, notamment en ce qui concerne la concurrence ? (Chapitre 7) 

·        Les institutions internationales et nationales concernées par les DPI réussissent-elles véritablement à servir les intérêts des pays en développement autant qu’elles le pourraient ?  (Chapitre 8)

 


Chapitre 1

 

PROPRIETE INTELLECTUELLE ET DEVELOPPEMENT

 

 

INTRODUCTION

 

La propriété intellectuelle est une forme de savoir sur lequel les sociétés ont décidé qu’il était possible d’attribuer certains droits de propriété. Ces droits ressemblent dans une certaine mesure aux droits de propriété qui existent pour les biens corporels ou la terre. Mais le savoir va bien au‑delà de la propriété intellectuelle. Le savoir est détenu par des personnes, des institutions et de nouvelles technologies selon des modalités depuis longtemps considérées comme un moteur essentiel de la croissance économique.[28] Alfred Marshall, « père » de l’économie moderne, pensait de cette manière au XIXe siècle.[29] Avec les récents progrès scientifiques et techniques, notamment en biotechnologie et en technologies de l’information et de la communication (TIC), le savoir est devenu plus que jamais auparavant la principale source d’avantages compétitifs pour les entreprises tout autant que pour les pays. Les échanges de biens et de services de haute technologie à forte intensité de savoir, là où la protection de la PI est la plus courante, ont tendance à constituer la branche la plus dynamique des échanges internationaux.[30] 

 

Dans les pays développés, les preuves ne manquent pas que la propriété intellectuelle joue, et a joué, un rôle important dans la promotion de l'invention dans certains secteurs industriels, bien que les données concernant son importance relative selon les différents secteurs soient contrastées. Par exemple, les données factuelles des années 80 indiquent que les industries pharmaceutique, chimique et pétrolière ont été parmi les premières à reconnaître que le système des brevets était indispensable à l’innovation.[31] Aujourd’hui, il faudrait ajouter la biotechnologie et certains éléments des technologies de l’information. Le droit d’auteur s’est également révélé essentiel dans le monde de la musique, du film et de l’édition.

 

Pour les pays en développement, comme pour les pays développés avant eux, la mise en place de capacités technologiques locales s’est avérée un élément déterminant de la croissance économique et de la réduction de la pauvreté. Ces capacités déterminent dans quelle mesure ces pays peuvent assimiler et appliquer les technologies étrangères. De nombreuses études ont conclu que le facteur le plus important pour déterminer la réussite du transfert de technologie est l’apparition rapide de capacités technologiques locales.[32] 

 

Mais les infrastructures scientifiques et techniques des pays en développement varient considérablement en qualité et en capacité. Un indicateur habituellement utilisé pour mesurer les capacités technologiques est l’importance de l’activité de délivrance de brevets aux Etats-Unis et par l’intermédiaire des demandes internationales déposées au titre du Traité de coopération en matière de brevets (PCT).[33] En 2001, moins de 1 % des brevets américains ont été octroyés à des demandeurs de pays en développement, près de 60 % d’entre eux provenant de sept des pays en développement les plus avancés du point de vue technologique.[34] Dans le cadre du PCT, les pays en développement représentaient moins de 2 % des demandes déposées en 1999-2001, plus de 95 % de ces demandes émanant de cinq pays seulement : Chine, Inde, Afrique du Sud, Brésil et Mexique.[35] Dans ces pays, le nombre des demandes de brevets, bien que peu élevé, augmente plus rapidement que l’ensemble des demandes déposées au titre du PCT. Les demandes au titre du PCT ont augmenté de près de 23 %  entre 1999 et 2001, mais la part de ces pays dans le total n’a augmenté que de 1 % en 1999 à 2,6 % en 2001. Comme nous l’avons vu, les dépenses de R&D sont fortement concentrées dans les pays développés et dans quelques pays en développement plus avancés du point de vue technologique. Peu de pays en développement ont été en mesure de mettre en place de solides capacités technologiques locales. Ceci signifie qu’il leur est difficile soit de mettre au point leurs propres technologies, soit d’assimiler celles des pays développés.  

 

La question cruciale est de savoir si l'extension des régimes de PI facilite ou non l'accès des pays en développement à ces technologies et si la protection des DPI peut contribuer au développement social et économique et à la réduction de la pauvreté dans ces pays, et de quelle manière. Dans le présent chapitre, nous examinons :

 

·                    Les arguments en faveur de la protection de la PI

·                    Son utilisation historique dans les pays développés et en développement 

·                    Les données factuelles disponibles concernant les incidences de la PI dans les pays en développement

·                    Le rôle joué par la PI dans la facilitation du transfert de technologie vers les pays en développement.  

 

Encadré 1.1  Définition des droits de propriété intellectuelle

 

Les droits de propriété intellectuelle (DPI) sont des droits conférés par la société à des particuliers ou à des organisations principalement au titre d’œuvres créatives : inventions, œuvres littéraires et artistiques, et symboles, noms, images et dessins et modèles utilisés dans le commerce. Ils donnent aux créateurs le droit d’empêcher des tiers d’utiliser sans autorisation l’objet du droit de propriété pendant une période limitée. La PI se répartit en propriété industrielle (innovations commerciales fonctionnelles) et en propriété artistique et littéraire (créations culturelles). L’évolution actuelle de la technologie estompe dans une certaine mesure ces distinctions, et certains systèmes sui generis hybrides font apparition.

 

Propriété industrielle

 

Brevets : un brevet est un droit exclusif conféré à un inventeur en vue d’empêcher des tiers de fabriquer, vendre, distribuer, importer ou utiliser son invention, sans concession de licence ou autorisation, pour une durée fixée (l’Accord sur les ADPIC précise une durée de 20 ans au minimum à partir de la date de dépôt). En échange, la société exige que le demandeur de brevet divulgue l’invention d’une manière qui permette aux tiers de la mettre en pratique. Ceci augmente l’ensemble des connaissances disponibles pour des recherches ultérieures. Outre la divulgation suffisante de l’invention, trois critères déterminent la brevetabilité d’une invention (bien que les détails puissent varier d’un pays à l’autre) : nouveauté (caractéristiques nouvelles qui ne font pas partie de « l'état de la technique »)[36], non‑évidence (activité inventive non évidente pour un homme du métier), et utilité (ainsi qu’on le dit aux Etats-Unis) ou applicabilité industrielle (comme on le dit au Royaume-Uni). Les modèles d’utilité sont semblables aux brevets, mais dans certains pays confèrent des droits d’une durée plus courte pour certaines catégories d’innovations petites ou progressives.

 


 

 

Dessins et modèles industriels :  les dessins et modèles industriels protègent les aspects esthétiques (forme, texture, structure, couleur) d’un objet, plutôt que ses caractéristiques techniques. En vertu de l’Accord sur les ADPIC, un dessin ou modèle original doit bénéficier d’une protection contre une utilisation sans autorisation par des tiers pendant au moins 10 ans.

 

Marques : les marques de fabrique ou de commerce confèrent des droits exclusifs pour utiliser des signes distinctifs, tels que symboles, couleurs, lettres, formes ou noms en vue d’identifier le producteur d’un produit, et de protéger la réputation qui y est associée. Afin de pouvoir avoir droit à la protection, une marque doit être particulière au propriétaire de sorte qu’elle serve à identifier les biens ou services de ce propriétaire. L’objectif principal d’une marque est d’empêcher les clients d’être induits en erreur ou trompés. La durée de la protection varie, mais une marque peut être renouvelée indéfiniment. De plus, nombre de pays confèrent une protection contre la concurrence déloyale, parfois en empêchant toute déclaration inexacte concernant l’origine commerciale, indépendamment de l’enregistrement de la marque de fabrique ou de commerce.

 

Indications géographiques :  les indications géographiques (IG) identifient l’origine géographique spécifique d’un produit, et les qualités, la réputation et autres caractéristiques qui y sont associées. Habituellement, il s’agit du nom du lieu d’origine. Par exemple, les produits alimentaires ont parfois des qualités qui proviennent de leur lieu de production et d’éléments caractéristiques de l’environnement local. L’indication géographique empêche les tiers non autorisés à utiliser une IG protégée pour des produits ne provenant pas de la région en question, ou encore d’induire le public en erreur en ce qui concerne la véritable origine du produit.

 

Secrets d’affaires : les secrets d’affaires sont constitués par des informations commercialement précieuses concernant les méthodes de production, les plans commerciaux, la clientèle, etc. Ils sont protégés dans la mesure où ils restent secrets grâce à des lois qui empêchent leur acquisition par des moyens commercialement déloyaux ou par divulgation sans autorisation.

 

Propriété artistique et littéraire

 

Droit d’auteur :  le droit d’auteur confère des droits exclusifs aux créateurs d'œuvres originales littéraires, scientifiques et artistiques. Il n’empêche que la copie, et non pas un ouvrage qui en est dérivé de manière indépendante. La protection du droit d’auteur commence, sans formalité, au moment de  la création de l’œuvre et sa durée est (en règle générale) égale à la vie du créateur plus 50 ans (70 ans aux Etats-Unis et dans l’UE). Ce droit empêche la reproduction, la représentation publique, l’enregistrement, la diffusion, la traduction ou l’adaptation sans autorisation, et permet la perception de redevances pour tout usage autorisé. Les programmes d'ordinateur sont protégés par le droit d’auteur, étant donné que la source et le code du logiciel ont été définis comme expression littéraire.

 

Systèmes sui generis

 

Circuits intégrés pour ordinateur : forme spécifique sui generis de protection pour la conception des circuits intégrés pour ordinateur. Comme l’activité inventive est souvent minime et l’originalité la seule exigence, la période minimale de protection au titre de l’Accord sur les ADPIC est de 10 ans.

 

Droits d'obtention végétale : des droits d'obtention végétale (DOV) sont conférés aux obtenteurs de variétés qui sont nouvelles, distinctes, homogènes et stables. Ils offrent normalement une protection pour au moins quinze ans (à compter du moment où ils sont conférés). La plupart des pays concèdent des exceptions aux agriculteurs pour conserver et replanter leurs semences, et pour l’utilisation de matériel protégé pour sélection ultérieure. 

 

Protection des bases de données : l’UE a adopté une législation visant à fournir une protection sui generis en ce qui concerne les bases de données, pour empêcher toute utilisation sans autorisation des compilations de données, même si elles ne sont pas originales. Des droits exclusifs sont octroyés pour l’extraction ou l’utilisation de tout ou partie du contenu des bases de données protégées.

 


 

LES ARGUMENTS EN FAVEUR DE LA PROTECTION DE LA PI

 

Introduction

 

La propriété intellectuelle crée un moyen juridique pour s’approprier le savoir. Une caractéristique du savoir, c’est que l’utilisation qui en est faite par une personne ne diminue en rien l’utilisation par une autre (par exemple, la lecture du présent rapport). De plus, le coût supplémentaire requis pour permettre l'extension de cette utilisation à une autre personne est souvent très faible, sinon nul (par exemple, prêter un livre ou copier un dossier électronique). Du point de vue de la société, plus les utilisateurs du savoir sont nombreux, mieux c’est, car chaque utilisateur peut retirer quelque chose de ce savoir pour un coût faible ou nul, et la société s’en trouve dans un certain sens plus riche. Les économistes disent par conséquent que le savoir a la caractéristique d’un produit public sans rival.[37] 

 

L’autre aspect du savoir, ou des produits contenant un savoir, c’est le problème, souvent intrinsèque, qui consiste à empêcher les autres d’utiliser ou de copier ce savoir. Une grande partie des produits qui incorporent un nouveau savoir peuvent être copiés facilement. Il est probable que la plupart des produits peuvent, au prix d’un effort suffisant, être copiés pour une fraction (bien qu’elle ne soit pas nécessairement faible) du coût de leur invention ou de leur commercialisation. Pour les économistes, cette dernière caractéristique est un des éléments qui contribuent à la défaillance du marché. Si un produit exige des efforts, de l’ingéniosité et des recherches considérables, mais peut être copié facilement, l’incitation financière ne sera probablement pas suffisante du point de vue de la société pour consacrer des ressources à l’invention. 

 

Brevets 

 

Le brevet constitue un moyen de trouver remède à cette défaillance du marché. En conférant des exclusivités commerciales temporaires, les brevets permettent aux producteurs de récupérer les dépenses d’investissement et de R&D et d’engranger un gain, en échange de la divulgation au public du savoir sur lequel l’invention est fondée. Toutefois, aucune personne ne peut utiliser ce savoir à des fins éventuellement commerciales sans l’autorisation du titulaire du brevet. Les coûts d'investissement en R&D et le retour sur cet investissement sont compensés par la possibilité de demander au consommateur un prix tel qu’il permet d’exclure la concurrence.   

 

Par conséquent, la protection est une transaction conclue par la société, en partant du principe qu’en son absence, il n’y aurait pas suffisamment d’inventions ni d’innovations. On présume qu’à long terme les consommateurs s’en trouveront mieux, malgré les coûts plus élevés résultant de la fixation du prix de monopole, parce que les pertes à court terme subies par les consommateurs sont plus que compensées par la valeur pour eux des nouvelles inventions créées par une R&D supplémentaire. Les économistes estiment que le système des brevets améliore l’efficacité dynamique (en stimulant le progrès technique) aux dépens d’une efficacité statique (découlant des coûts associés au monopole).    

 

Les justifications de la protection par brevet sont relativement faciles à comprendre, mais elles dépendent d’un certain nombre d’hypothèses de simplification qui peuvent dans la pratique ne pas se vérifier. Par exemple, le niveau optimal de protection par brevet ne peut pas être défini avec précision. Si la protection est trop faible, le développement de la technologie peut être entravé par l’insuffisance des incitations à entreprendre des travaux de R&D. Si la protection conférée est trop forte, les consommateurs n’en profiteront pas, même à long terme, et les titulaires des brevets pourront obtenir des bénéfices qui dépassent de beaucoup les dépenses globales de R&D. De plus, toute innovation ultérieure fondée sur la technologie protégée peut être paralysée, par exemple parce que la durée du brevet est trop longue ou que la portée de la protection accordée est trop large. 

 

La durée du monopole octroyé constitue l’un des facteurs déterminant la vigueur de la protection par brevet. Un autre est la portée du brevet. Un brevet large est celui qui confère un droit qui va bien au-delà de l’invention revendiquée elle-même. Par exemple, un brevet qui revendique un gène est susceptible de ne préciser qu’une utilisation de ce gène. Mais, selon certaines conceptions de la portée de la protection, le titulaire du brevet peut aussi avoir les droits relatifs à des utilisations de l’information génétique autres que celles qui sont divulguées dans le brevet, y compris celles qui seront découvertes plus tard par quelqu’un d’autre. Les brevets de portée large ont tendance à décourager les innovations ultérieures d’autres chercheurs dans le secteur dont fait partie le brevet. Par contre, des revendications étroites encourageront d’autres à « travailler autour » du brevet et ne constitueront pas autant de restrictions lors des recherches connexes entreprises par d’autres. Elles peuvent également créer des droits plus forts qui seront moins susceptibles d’être contestés devant les tribunaux.[38] La politique menée par le titulaire du brevet en matière de licence aura également un important impact sur la diffusion des nouvelles technologies et sur la mesure dans laquelle la recherche future sera influencée par les droits octroyés.  

 

Le niveau optimal de protection (lorsque les avantages pour la société sont jugés supérieurs aux coûts sociaux) variera également fortement selon les produits et les secteurs et sera lié aux variations de la demande, aux structures du marché, aux coûts de R&D et à la nature du procédé innovateur. Dans la pratique, les régimes de DPI ne peuvent pas être adaptés aussi précisément et par conséquent le niveau de protection est nécessairement un compromis. Conclure un mauvais compromis, que ce soit par excès ou par défaut, sera coûteux pour la société, surtout à long terme.

 

Une autre hypothèse sous-jacente est qu’il existe une offre latente de capacité innovante dans le secteur privé attendant d’être libérée par l’octroi de la protection que fournit le système de PI. C’est peut-être le cas dans les pays où existent des capacités de recherche importantes. Mais dans la majorité des pays en développement, on constate une faiblesse des systèmes locaux d’innovation (tout au moins du type de ceux qui existent dans les pays développés). Et même là où de tels systèmes sont plus solides, les capacités sont souvent plus importantes dans le secteur public que dans le secteur privé.[39] Par conséquent, dans ces contextes, les avantages dynamiques découlant de la protection de la PI sont incertains. Le système des brevets peut fournir un encouragement, mais il est possible qu’il n’y ait pas suffisamment de capacités locales pour l’utiliser. Même lorsque des technologies sont mises au point, les entreprises des pays en développement peuvent rarement acquitter les frais de l’acquisition et de la conservation des droits et, surtout, de contentieux si des litiges surgissent. 

 

Les économistes sont actuellement très conscients de ce qu’ils appellent les frais de transaction. La création de l’infrastructure d’un régime de DPI et des mécanismes nécessaires pour faire respecter ces droits est coûteuse à la fois pour le gouvernement et pour les parties prenantes privées. Dans les pays en développement, où les ressources humaines et financières sont rares et où les systèmes juridiques ne sont pas très développés, les coûts d’opportunité d’un fonctionnement efficace du système sont élevés. Ces coûts comprennent les frais d’une étude de la validité des revendications des droits de brevet (à la fois au stade de la demande et devant les tribunaux) et des jugements à prononcer dans les actions en contrefaçon. Les incertitudes inhérentes à la procédure judiciaire entraînent des coûts considérables qui doivent être mis en balance avec les avantages découlant du système de PI.

 

Ainsi, la valeur du système des brevets doit être appréciée de manière équilibrée, en reconnaissant qu’il a à la fois des avantages et des coûts et que l’équilibrage entre les deux risque de varier considérablement selon les circonstances.

 

Les universitaires, notamment les économistes, ont généralement une vue critique des DPI. Ces droits impliquent nécessairement des restrictions à la concurrence susceptibles de nuire au consommateur et à la liberté des échanges, et on peut se demander si les avantages découlant des incitations à la recherche et à l'invention l'emportent sur ces coûts. Les citations de l’Encadré 1.2 ci-dessous montrent bien l’ambivalence concernant les effets du système de PI dans les pays développés et son impact dans les pays en développement. Cette ambivalence tend à se renforcer à mesure que le système de PI englobe de nouvelles technologies.

 

Encadré 1.2  Conclusions sur la valeur du système de PI

 

Edith Penrose dans son ouvrage «The Economics of the International Patent System » (1951) (L’économie du système international des brevets) :

 

« Un pays quel qu’il soit sera perdant s’il confère des privilèges de monopole sur le marché intérieur qui ne permettent ni d’améliorer ni de faire diminuer le prix des biens disponibles, qui ne développent pas ses propres capacités productives ni n’obtiennent pour ses producteurs des privilèges tout au moins équivalents sur d’autres marchés. Parler très souvent de « l’unité économique du monde » ne peut cacher le fait que certains pays n’ayant que peu d’échanges d’exportation de biens industriels et peu, si elles existent, d’inventions à vendre, n’ont rien à gagner à octroyer des brevets pour des inventions mises au point et brevetées à l’étranger, sauf à éviter des représailles étrangères désagréables dans d’autres directions. On trouve dans cette catégorie les pays agricoles et ceux qui s’efforcent de s’industrialiser, mais qui n’exportent que des matières premières …quels que soient les avantages que cela puisse constituer pour ces pays, ces derniers ne comprennent pas ceux qui sont liés à leur propre gain économique tiré de l’octroi ou de l’obtention de brevets d’invention. »[40]

 

Fritz Machlup, après avoir étudié le système de brevets américain, a conclu en 1958 :

 

« Lorsque l’on ne sait pas si un système … est bon ou mauvais, la conclusion de politique générale la plus sûre consiste à s’en sortir vaille que vaille, soit avec ce système, si l’on vit depuis longtemps avec, ou sans lui, si l’on a vécu jusqu’à présent sans lui. Si nous n’avions pas de système de brevets, il serait irresponsable, compte tenu de ce que nous savons actuellement sur ses conséquences économiques, de recommander sa création. Mais étant donné que nous avons un système de brevets

 

 

 

depuis longtemps, il serait irresponsable, d’après ce que nous savons, de recommander son abolition. Cette dernière affirmation se réfère à un pays comme les Etats-Unis, et non pas à un petit pays et ni à un pays à prédominance non industrielle, où des arguments pourraient être trouvés pour suggérer une autre conclusion. »[41]  

 

Un autre économiste éminent, Lester Thurow, a écrit en 1997 :

 

« Dans une économie mondiale, on a besoin d’un système mondial de droits de propriété intellectuelle. Il faut un système qui reflète les besoins à la fois des pays qui sont en développement et de ceux qui se sont déjà développés. Le problème est semblable à la question de savoir quelles catégories de savoirs devraient se trouver dans le domaine public dans le monde développé. Mais dans le tiers monde, le besoin d’obtenir des produits pharmaceutiques à faible coût n’est pas équivalent à celui d’obtenir des CD bon marché. Tout système qui aborde ces deux besoins de la même manière, comme le fait notre système actuel, est un système qui n’est ni bon ni viable. »[42]

 

Un juriste universitaire éminent, Larry Lessig, a dit à propos des Etats-Unis en 1999 : 

 

« Sans aucun doute, notre situation est plus favorable avec un système de brevets que sans. Une grande partie de la recherche et des inventions ne se produirait pas sans la protection du gouvernement. Mais ce n’est pas parce qu’un certain niveau de protection est bon qu’un niveau supplémentaire serait nécessairement mieux…Les intellectuels se demandent de plus en plus si les monopoles imposés par les Etats sont favorables à un marché en évolution rapide comme l’Internet… Les économistes se demandent à l’heure actuelle si une protection par brevet élargie aura un effet salutaire. Certainement, elle pourra enrichir considérablement certains, mais cela ne veut pas dire que le marché va s’améliorer... Plutôt qu’une protection sans limite, notre tradition nous enseigne l’équilibre et nous montre les dangers inhérents à des régimes de propriété intellectuelle trop rigoureux. Mais, en fait, il semble qu’actuellement toute attitude équilibrée en ce qui concerne la PI ne soit plus de mise. Une sorte de frénésie s’est emparée de tous, et pas seulement dans le domaine des brevets, mais pour tous les aspects de la propriété intellectuelle… »[43]

 

Et Jeffrey Sachs,  économiste éminent, a déclaré en 2002 :

 

« … nous avons la possibilité de revoir le régime des droits de propriété intellectuelle du système des échanges mondiaux vis-à-vis des pays les plus pauvres. Pendant les négociations du Cycle d'Uruguay, l’industrie pharmaceutique internationale a exercé de fortes pressions pour obtenir une couverture universelle de la protection par brevet sans prendre en considération les répercussions sur les pays les plus pauvres. Il y a peu de doute que les nouvelles dispositions en matière de DPI peuvent durcir l’accès des consommateurs des pays les plus pauvres aux technologies clés, comme on l’a bien vu dans le cas des médicaments essentiels. Les pays négociant le nouveau cycle de Doha se sont déjà engagés à réexaminer la question des DPI à la lumière des priorités de santé publique, et c’est une attitude sage. Il se pourrait très bien que le renforcement des DPI ralentisse la diffusion des technologies vers les pays les plus pauvres, qui s’est traditionnellement effectuée par copie et par ingénierie inverse. Les chemins sacrés de la diffusion technologique subissent un ralentissement croissant et cela pourrait avoir sur les pays les plus pauvres des effets indûment préjudiciables. C’est un domaine qui doit faire l’objet d’une observation très précise et d’une recherche continue et retenir toute l’attention des pouvoirs publics. »[44]

 

Droit d’auteur

 

Les arguments en faveur de la protection du droit d’auteur ne sont pas très différents de ceux qui sont invoqués pour les brevets, bien que depuis toujours on ait insisté sur les droits des artistes créateurs à recevoir une rémunération équitable pour leurs œuvres plutôt que sur les motivations ainsi suscitées. Le droit d’auteur protège la forme sous laquelle des idées sont exprimées, pas les idées elles-mêmes. Hier comme aujourd’hui, le droit d’auteur a toujours été à l’origine du fait que la publication des œuvres littéraires et artistiques constitue une proposition économique puisqu’il empêche la copie. A la différence des brevets, la protection du droit d’auteur n’exige ni enregistrement, ni autres formalités (bien que cela n’ait pas toujours été le cas). 

 

Comme dans le cas des brevets, il s’agit pour la société d’un compromis entre la motivation offerte aux créateurs d’œuvres littéraires et artistiques et les restrictions que cela constitue quant à la libre circulation des œuvres protégées. Mais à la différence des brevets, le droit d’auteur protège en principe l’expression des idées, mais non pas les idées en tant que telles qui peuvent être utilisées par d’autres. Et il n'empêche que la copie de cette expression, et non pas ce que l’on peut en tirer de manière indépendante. Le problème essentiel pour les pays en développement provient du coût de l’accès aux présentations physiques ou numériques des œuvres protégées, et des démarches entreprises pour mettre en œuvre la protection du droit d’auteur.

 

A l'instar des brevets, il existe normalement des exceptions précisées dans la loi limitant les droits des titulaires au nom de l’intérêt général, que l’on nomme dans certains pays « fair use » (par exemple aux Etats-Unis), et « fair dealing » dans la tradition britannique, et des exceptions au droit de reproduction dans la tradition européenne.[45] Ce qui est particulièrement important pour les pays en développement c’est le coût de l’accès, et l’interprétation de l’expression « fair use » (utilisation équitable), notamment en raison de l’extension du droit d’auteur aux matériel électronique et aux logiciels. 

 

Le droit d’auteur protège les œuvres pendant une durée beaucoup plus longue que les brevets, mais ne protège pas contre les produits indépendants dérivés de l’œuvre en question. En vertu de l’Accord sur les ADPIC, le droit d’auteur protège pendant cinquante ans après le décès de l’auteur au minimum, mais dans la plupart des pays développés et plusieurs pays en développement, cette durée est portée à 70 ans ou plus. Bien que la principale raison pour l’extension du droit d’auteur ait été les pressions exercées par les industries du droit d’auteur (notamment l’industrie cinématographique aux Etats-Unis), il n’y a guère de justification économique réelle à ce que la protection du droit d’auteur soit tellement plus longue que la protection offerte par les brevets. D’ailleurs, le rythme du progrès technique a conduit dans plusieurs industries à raccourcir la vie effective d’un produit (par exemple, pour les éditions successives des progiciels), ce qui indique qu’une protection du droit d’auteur plus longue est inutile. Les augmentations successives de la durée de protection du droit d’auteur ont suscité des inquiétudes dans certains secteurs. Cette année, la Cour suprême des Etats-Unis entendra une affaire qui remet en question la loi de 1998 sur la prolongation de la durée du droit d’auteur (1998 Copyright Term Extension Act) au motif qu’elle viole la Constitution qui précise que toute protection doit être pour « un temps limité ». De plus, il est avancé dans cette affaire qu’une extension de la protection accordée pour une œuvre qui existe déjà n’a aucun effet motivant et qu’elle viole également l’exigence de contrepartie inscrite dans la Constitution selon laquelle les droits de monopole sont conférés en échange d’avantages d’ordre général.[46] 

 

Comme dans le cas des brevets, il est essentiel pour les pays en développement que les avantages découlant des incitations fournies par le droit d’auteur l’emportent sur l’augmentation des coûts associée aux restrictions d’utilisation dues au droit d’auteur. Bien que certaines exceptions existent, comme l’industrie indienne du cinéma ou du logiciel, la plupart des pays en développement sont des importateurs nets de produits protégés par le droit d’auteur, de même qu’ils sont des importateurs nets de technologie. Etant donné que le droit d’auteur n’a pas besoin d’être enregistré ni de faire l'objet d’autres formalités, lorsqu’un pays a mis en place une législation en matière de droit d’auteur, l’impact du droit d’auteur est plus généralisé que dans le cas des brevets. Les logiciels, les manuels et les revues universitaires sont des articles clés dont le prix et l’accès sont déterminés en partie par le droit d’auteur, et qui sont également des éléments essentiels dans l’enseignement et dans d’autres domaines indispensables au processus de développement. Par exemple, une sélection raisonnable de revues scientifiques est hors de portée du budget des bibliothèques universitaires dans la plupart des pays en développement, et également de plus en plus dans les pays développés. 

 

L’interaction de l’Internet et du droit d’auteur est une question de plus en plus pressante pour les pays en développement. Avec les médias imprimés, il existe des dispositions relatives à une « utilisation équitable » dans le cadre de la législation sur le droit d’auteur, et la nature du support tend elle-même à une utilisation multiple soit officiellement par l’intermédiaire de bibliothèques, soit de manière non officielle en empruntant ou en regardant (comme cela peut se faire dans une librairie avant de décider d’acheter). En ce qui concerne le matériel accessible par l’Internet, la technologie permet le cryptage et d’autres moyens pour empêcher les utilisateurs potentiels même d’explorer s’ils n’ont pas acquitté le prix approprié. Alors que la « philosophie » de l’Internet recommande jusqu’à présent un accès gratuit, des sites de plus en plus nombreux contenant un matériel de valeur s’orientent vers la facturation d’une utilisation ou vers la limitation de l’accès de toute autre manière. De plus la DMCA, aux Etats-Unis, et la directive sur les bases de données, en Europe, ont des dispositions qui vont bien au-delà de ce qui est exigé en vertu de l’Accord sur les ADPIC et sont considérées par de nombreux utilisateurs comme ayant fait basculer la protection trop loin en faveur des investisseurs et de ceux qui ont compilé les données.

 

Ainsi, comme dans le cas des brevets, il est nécessaire de trouver un équilibre. Une trop grande protection par le droit d’auteur, par d’autres formes de protection de la PI ou par la technologie peut limiter la libre circulation des idées sur la base desquelles repose tout progrès futur dans le domaine des idées et de la technologie. Pour les pays en développement, des règles de droit d’auteur indûment rigoureuses peuvent avoir des conséquences sur les possibilités d’accès à des œuvres qui sont essentielles pour le développement, comme le matériel éducatif et les savoirs scientifiques et techniques.

 

 

HISTOIRE

 

Plusieurs enseignements peuvent être tirés de l’histoire, notamment de l’expérience des pays développés, au XIXe siècle, et des économies émergentes de l’Asie de l’Est, au cours du siècle dernier.

 

Premièrement, les régimes de PI ont été utilisés par les pays tout au long de leur histoire pour protéger ce qu’ils considèrent comme leurs propres intérêts économiques. Certains pays ont modifié leurs régimes à différents stades du développement économique à mesure que cette perception (et que leur statut économique) changeait. Par exemple, entre 1790 et 1836, en tant qu’importateurs nets de technologie, les Etats-Unis ont restreint la délivrance de brevets à leurs propres citoyens et résidents. Même en 1836, les taxes sur les brevets pour les étrangers étaient fixées à un taux dix fois plus élevé que celui demandé pour les citoyens américains (avec majoration des deux tiers s’il s’agissait d’un Britannique !). Ce n’est qu’en 1861 que les étrangers ont été traités (presque) sans discrimination. Dans son rapport annuel de 1858, le Commissaire américain des brevets a noté :

 

« C’est un fait, aussi significatif que déplorable, que sur les 10 359 inventions montrées comme ayant été réalisées à l’étranger au cours des douze derniers mois, seulement quarante-deux aient été brevetées aux Etats-Unis. Les taxes exorbitantes exigées de l’étranger, et la sévérité de la discrimination offensive créée à son encontre, constituent une explication suffisante de ce résultat … on pourrait donc bien en conclure que le gouvernement de ce pays considère qu’une invention réalisée au-delà des mers est quelque chose d’intrinsèquement dangereux, sinon nuisible. Il est donc juste, du point de vue moral, et sage, du point de vue politique, de grever son introduction par des impôts de même que vous taxeriez l’importation de quelque médicament étranger empoisonné. Il existe une vision plus élevée de cette question, qui semble mieux en harmonie avec l’esprit progressif de l’époque, une vision qui salue les fruits du travail d’un génie inventif, quel que soit le climat où il se soit développé, comme étant un bien commun au monde entier, et les accueille comme des bienfaits communs de la race à l’amélioration de laquelle ils sont consacrés. »[47]

 

Jusqu’en 1891, la protection du droit d’auteur aux Etats-Unis était limitée aux citoyens américains, mais diverses restrictions aux droits d’auteur étrangers restèrent en vigueur (par exemple, l’impression devait être faite sur des linotypes américains), ce empêcha l’adhésion des Etats-Unis à la Convention de Berne sur le droit d’auteur jusqu’en 1989, soit plus de 100 ans plus tard que le Royaume-Uni. C’est pour cette raison que certains lecteurs peuvent se souvenir d’avoir acheté des livres sur la couverture desquels il était inscrit les mots suivants : « For copyright reasons this edition is not for sale in the U.S.A. » (Pour des raisons de droit d’auteur, cette édition ne peut être vendue aux Etats-Unis.)

 

Jusqu’à l’adoption de la Convention de Paris (pour la protection de la propriété industrielle) en 1883 et de la Convention de Berne de 1886 (pour la protection des œuvres littéraires et artistiques), les pays avaient toute liberté d’adapter la nature de leurs régimes à leurs propres circonstances. Même alors, les règles de ces conventions faisaient preuve d’une souplesse considérable. La Convention de Paris permettait aux pays d’exclure de la protection certains domaines technologiques et de déterminer la durée de la protection conférée en vertu des brevets. Elle permettait également la révocation des brevets et les licences obligatoires[48] pour corriger les abus.

 

Deuxièmement, de nombreux pays ont à un certain moment exempté de la protection par brevet différentes catégories d’inventions dans certains secteurs de l’industrie. Souvent, la législation a restreint la portée des brevets sur les produits, ne conférant une protection qu’aux procédés nécessaires à leur production. En général, ces secteurs étaient l’alimentation et les produits pharmaceutiques et chimiques, en partant du principe qu’aucun monopole ne devait être conféré pour des biens essentiels et qu’il y avait davantage à gagner si on facilitait le libre accès aux technologies étrangères que si on encourageait potentiellement les inventions au sein de l’industrie nationale. Cette démarche a été adoptée au XIXe siècle par de nombreux pays aujourd'hui développés, et par certains d'entre eux jusque vers la fin du XXe siècle, ainsi que dans les pays de l’Asie de l’Est (comme Taïwan  et la Corée) jusqu’à une époque relativement récente. Toutefois, l’Accord sur les ADPIC interdit maintenant, lors de l’octroi d’une protection par brevet, toute discrimination s’agissant de différents domaines technologiques.

 

Troisièmement, la propriété intellectuelle, et les brevets en particulier, ont souvent suscité des objections d’ordre politique. Entre 1850 et 1875, une controverse a fait rage en Europe, à la fois dans les milieux universitaires et politiques, sur la question de savoir si le système des brevets était une insulte au principe du libre-échange ou le meilleur moyen pratique d’encourager les inventions. John Stuart Mill a opté pour cette dernière opinion :

 

« … un privilège exclusif, d’une durée temporaire est préférable [comme moyen de stimuler l’invention] ; parce qu’il ne laisse rien à la discrétion de quiconque ; parce que la récompense qu’il confère dépend de l’utilité décelée dans l’invention, et plus elle sera utile, plus grande sera la récompense ; et parce qu’il est à la charge de ceux mêmes à qui le service est rendu, les consommateurs du produit. »[49]

 

Essentiellement, c’est toujours le cas pour le système actuel : un moyen relativement peu coûteux (tout au moins pour les Etats, dans la mesure où ils n’achètent pas les produits) de fournir une motivation pour l’invention, assortie d’une récompense proportionnelle à l’utilisation qui en est faite ultérieurement.[50] 

 

L’opposition à la protection par brevet reposait sur diverses raisons, mais elle a été résumée par les mots de l’Economist en 1851 :

 

« Les privilèges accordés aux inventeurs par la loi sur les brevets sont des interdictions pour les autres hommes, et l’histoire des inventions par conséquent regorge de récits concernant des améliorations insignifiantes brevetées, qui ont interdit, pendant une longue période, toute autre amélioration semblable ou même bien plus considérable… Ces privilèges ont étouffé davantage d’inventions qu’il n’en ont encouragé… Chaque brevet constitue une interdiction dirigée contre des améliorations dans une direction particulière, sauf si elles sont entreprises par le titulaire du brevet, pendant un certain nombre d’années ; et quel que soit l’avantage obtenu par un particulier du fait de ce privilège, la communauté ne peut pas en profiter… Pour tous les inventeurs, cela constitue essentiellement une interdiction d'exercer leurs facultés ; et dans la mesure où ils sont plus nombreux qu’une seule personne, c’est une entrave au progrès général… »[51]

 

Ceci illustre parfaitement une fois encore un thème qui revient dans les discussions actuelles. Si le système protège un ensemble d’inventions, peut-il éviter de décourager ceux qui cherchent à apporter des améliorations à ces premières inventions ? 

 

Annonçant les débats concernant l’Accord sur les ADPIC, la querelle portait aussi au XIXe siècle sur la controverse du libre‑échange, car le système des brevets, en conférant des monopoles, était considéré par certains comme contrevenant aux principes du libre‑échange. De plus, certains intérêts personnels entraient en jeu. En Suisse dans les années 1880, les industriels ne souhaitaient pas de législation en matière de brevets parce qu’ils voulaient continuer à utiliser les inventions des concurrents étrangers. Cette opposition s’est maintenue en dépit du fait que les Suisses étaient des titulaires de brevets enthousiastes dans d’autres pays. Et comme la Suisse avait des tarifs douaniers peu élevés, les Suisses craignaient que les concurrents étrangers viennent déposer des brevets en Suisse et éliminent la concurrence suisse grâce à cette protection. 

 

La Suisse a fini par adopter une loi sur les brevets, avec diverses exclusions et garanties, non pas parce que la plupart des Suisses pensaient qu’ils pouvaient retirer un avantage net en permettant les brevets étrangers, mais parce que la Suisse subissait d’intenses pressions, notamment de la part de l’Allemagne, pour adopter cette loi, et qu’elle ne souhaitait pas susciter des mesures de représailles de la part d’autres pays.[52] Les garanties adoptées comprenaient des dispositions pour l’exploitation obligatoire[53] et les licences obligatoires qui permettaient aux pouvoirs publics d’obliger à produire en Suisse d’une manière ou d’une autre, s'ils le souhaitaient. En outre, les produits chimiques et les colorants textiles étaient exclus de la protection par brevet. Ailleurs en Europe, les partisans du système des brevets l’ont également emporté, juste au moment où le mouvement du libre‑échange disparaissait progressivement face à la grande dépression qui sévit en Europe. Uniquement en Hollande, le mouvement contre les brevets a totalement réussi, et de 1869 à 1912 aucun brevet n’y a été délivré.[54]  

 

Quatrièmement, les meilleurs exemples de l’histoire récente du développement se trouvent dans les pays d’Asie de l’Est qui ont utilisé des formes atténuées de protection de la PI adaptées aux circonstances particulières de leur stade de développement. Entre 1960 et 1980, pendant toute la phase critique de croissance rapide qui a transformé leur économie, Taïwan et la Corée ont souligné l’importance de l’imitation et de l’ingénierie inverse[55] comme éléments essentiels permettant de mettre en place leurs capacités technologiques et innovatrices locales. La Corée a adopté une loi en matière de brevets en 1961, mais la portée des brevets excluait les denrées alimentaires et les produits chimiques et pharmaceutiques. La durée du brevet n’était que de 12 ans. Ce n’est qu’au milieu des années 80, à la suite en particulier de l’action des Etats-Unis en vertu de la section 301 de leur loi de 1974 sur le commerce (1974 Trade Act), que les lois sur les brevets ont été révisées, bien qu’elles n’aient pas encore atteint les normes qui devaient être fixées par l’Accord sur les ADPIC. Un processus semblable a eu lieu à Taïwan. En Inde, l’affaiblissement de la protection de la PI pour les produits pharmaceutiques dans sa loi de 1970 sur les brevets (1970 Patent Act)[56] est considéré en général comme ayant fortement contribué à la croissance ultérieure rapide de l’industrie pharmaceutique, en tant que producteur et exportateur de médicaments génériques à faible coût[57] et d’intermédiaires en vrac.[58]

 

L’histoire nous enseigne que les pays ont été capables d’adapter leur régime de DPI pour faciliter l’apprentissage technologique et encourager la réalisation de leurs propres objectifs de politique industrielle. Etant donné que les politiques menées dans un pays peuvent avoir des résultats négatifs sur les intérêts des autres pays, les débats concernant la PI ont toujours comporté une dimension internationale. Les Conventions de Paris et de Berne reconnaissent cette dimension et aussi qu’il est nécessaire de parvenir à une réciprocité, tout en prévoyant une souplesse considérable dans la conception des régimes de PI. L’Accord sur les ADPIC a supprimé une grande partie de cette souplesse. Les pays ne peuvent plus suivre la route choisie par la Suisse, la Corée ou Taïwan pour leur propre développement. Le processus d’apprentissage technologique et le passage de l’imitation et de l’ingénierie inverse à la mise en place de capacités innovantes authentiquement locales doivent être dorénavant envisagés sous un angle différent.  

 

 

DONNÉES FACTUELLES AU SUJET DES INCIDENCES DE LA PI

 

Contexte

 

L’analyse des données factuelles dont on dispose sur les incidences des régimes de DPI dans les pays développés et en développement est une tâche complexe. Comme indiqué plus haut, nous ne souhaitons pas concentrer notre attention sur les DPI en eux-mêmes, mais sur la manière dont ils peuvent contribuer au développement et à la réduction de la pauvreté. Nous estimons que la condition préalable à un développement durable dans un pays quelconque est la mise en place de capacités technologiques et scientifiques locales. Elles sont nécessaires pour permettre aux pays de mettre au point leurs propres processus d’innovation technologique, et d’absorber de manière efficace les technologies mises au point à l’étranger. Il est évident que la mise en place de ces capacités dépend d’un grand nombre d’éléments : il faut un système d’enseignement efficace, notamment au niveau tertiaire, et un réseau d’institutions de soutien et de structures juridiques ; il faut aussi disposer de ressources financières, tant publiques que privées, spécialement consacrées au développement technologique. De nombreux autres facteurs peuvent également contribuer à ce qu’on appelle souvent des « systèmes nationaux d’innovation ».

 

Considérés sous cet angle, les DPI peuvent-ils contribuer à la mise en place de systèmes nationaux efficaces d’innovation en principe et, comme les capacités technologiques et scientifiques locales varient considérablement, comment peuvent-ils y parvenir effectivement dans la pratique, compte tenu des circonstances particulières à chaque pays ? De plus, comme nous ne nous intéressons pas simplement à l’effet dynamique des DPI sur l’innovation, mais aussi aux coûts que la protection de la PI impose à la société, notamment aux pauvres, il nous faut tenir compte de ces coûts lorsque nous examinons les données factuelles et la valeur d’un système de PI donné.

 

Une grande partie des données concernant les DPI sont soit indirectes, soit fondées sur des mesures indirectes. Nous ne pouvons pas mesurer directement la capacité d’innovation d’un pays (par exemple, il nous est souvent possible d’utiliser comme mesure indirecte les dépenses de R&D ou celles qui sont liées aux innovations). Nous ne pouvons pas non plus mesurer directement l’ampleur d’une protection par brevet dans un pays (bien que des indices aient été mis au point en utilisant un mélange de mesures indirectes). L’utilisation de l’économétrie, qui tente d’isoler l’effet indépendant des DPI sur des variables économiques, est souvent contestée, notamment lorsqu’il s’agit de savoir si elle démontre une association plutôt qu’une relation de cause à effet. Par exemple, certaines autorités avancent que l’absence de protection de la PI encourage le transfert de technologie et l’apprentissage technologique (grâce à la copie et à l’imitation). D’autres estiment que la protection de la PI est un mécanisme qui encourage le transfert de technologie de l’étranger par l’investissement direct ou la concession de licences et que les effets indirects sont un moyen efficace d’apprentissage technologique. Savoir où se situe la réalité peut être difficile pour les responsables politiques.

 

Effet de redistribution

 

Les pays en développement sont, en tant que groupe, des importateurs nets de technologie, dont la plus grande partie est fournie par les pays développés. Les organisations situées dans les pays développés possèdent une proportion écrasante des droits de brevet dans le monde. Des modèles économétriques ont été élaborés pour estimer les incidences qu’aurait dans le monde l’application des dispositions de l’Accord sur les ADPIC (c’est-à-dire la mondialisation des normes minimales de protection de la PI). Selon la dernière estimation de la Banque mondiale, la plupart des pays développés seraient les principaux bénéficiaires de l’application de ces dispositions qui renforcerait la valeur de leurs brevets, le gain pour les Etats-Unis étant estimé à 19 milliards de dollars par an.[59] Les pays en développement et quelques pays développés seraient des perdants nets. Dans cette étude, la Banque mondiale montre que le pays qui subirait la perte la plus importante serait la Corée (15 milliards de dollars). Il ne faut pas tirer de conclusions trop hâtives de la valeur exacte de ces chiffres, qui dépendent de plusieurs hypothèses discutables, mais on peut certainement affirmer que l’application des droits de brevet dans le monde procurerait un avantage considérable aux titulaires de droits de brevet, principalement dans les pays développés, aux dépens des utilisateurs de technologies et de biens protégés des pays en développement. Entre 1991 et 2001, l’excédent net américain des redevances et droits (principalement liés à des transactions de PI) est passé de 14 milliards de dollars à plus de 22 milliards de dollars.[60]  En 1999, les chiffres cités par la Banque mondiale indiquent pour les pays en développement un déficit qui se chiffrerait à 7,5 milliards de dollars pour les redevances et les droits de licence.[61]   

 

Croissance et innovation

 

Il n’est pas surprenant que les DPI tendent à avantager les pays développés et cela explique pourquoi l’industrie a exercé des pressions dans les pays développés pour l’adoption de l’Accord sur les ADPIC. Mais les calculs ci-dessus prennent uniquement en compte l’élément coût de l’équation des DPI pour les pays en développement. Pour que ces pays puissent retirer des avantages des DPI, il faudra que ces avantages résultent de la promotion de l’invention et de l’innovation technologique, et consolident ainsi la croissance.

 

Peu de travaux de recherche économique sur les pays en développement établissent un lien direct entre le régime de DPI, d’une part, et l’innovation et le développement au niveau national, d’autre part. Une démarche commune à l’Allemagne et aux pays de l’Asie de l'Est  (y compris la Chine) a été l’introduction de modèles d’utilité (ou petits brevets) faciles à obtenir, qui associaient une norme inférieure d’activité inventive à un enregistrement plutôt qu’un examen et à une durée de protection plus courte.[62] Lors de leur introduction en Allemagne en 1891, ils fournissaient une protection de trois ans (renouvelable pour trois autres années) et vers les années 30, il était délivré deux fois plus de modèles d’utilité que de brevets examinés.[63] Les études relatives au système des brevets japonais portant sur la période 1960-1993 laissent penser que les modèles d’utilité ont joué un rôle plus important que les brevets dans l’augmentation de la productivité.[64] Certaines données factuelles permettent également d’établir un lien entre l’innovation observée dans certains secteurs au Brésil et aux Philippines et la disponibilité de ces modèles d’utilité.[65] Au Japon, les données montrent qu’un système de protection légère fondée sur les modèles d’utilité et les dessins et modèles industriels a facilité l’innovation progressive par les petites entreprises, ainsi que l’absorption et la diffusion de la technologie. Ceci a été associé, comme à Taïwan et en Corée, à l’absence de la protection par brevet concernant les produits pharmaceutiques et chimiques. Le Japon n’a introduit de protection pour ces derniers produits qu’en 1976.[66]    

 

On possède plus de données sur l'incidence de la protection par brevet dans les pays développés. Il semblerait que les grandes entreprises accordent une très grande importance à la protection par brevet dans certains secteurs (les produits pharmaceutiques, par exemple), mais que dans de nombreux secteurs, les brevets ne soient pas considérés comme d'importants éléments déterminants de l'innovation.[67] De plus, les brevets semblent n’être guère utilisés par les petites et moyennes entreprises de la plupart des secteurs de nombreux pays développés comme moyen de promouvoir leur innovation ou comme source d’informations techniques utiles. Importante exception cependant, le secteur biopharmaceutique, car les laboratoires considèrent leur portefeuille de brevets comme leur atout commercial le plus précieux.[68] Une grande étude entreprise récemment au Royaume-Uni a conclu que «  les régimes de PI conventionnels ne sont applicables qu’à une petite proportion de l’activité économique, comme les grandes industries manufacturières ». D’autres méthodes non conventionnelles de protection, et permettant d’obtenir des informations techniques, étaient en général considérées comme plus efficaces pour les PME.[69]

 

De notre point de vue, la question essentielle est de savoir dans quelle mesure les DPI encouragent la croissance. Les données factuelles que nous avons examinées ne permettent pas de déceler dans les pays en développement d’effets directs considérables sur la croissance économique.[70] Une étude récente a montré que plus une économie est ouverte (aux échanges), plus les droits de brevet vont vraisemblablement avoir un effet sur la croissance. Selon les calculs effectués, dans une économie ouverte, des droits de brevet plus forts pourraient augmenter les taux de croissance de 0,66 % par an.[71]  Mais on peut se poser la question des relations de cause à effet car l’ouverture aux échanges et la vigueur du régime de DPI tendent en tout cas à augmenter avec le revenu par habitant.  

 

D’autres faits semblent indiquer que l’intensité de la protection par brevet augmente avec le développement économique, mais ceci ne se produit pas avant de parvenir à de hauts niveaux de revenu par habitant. D’ailleurs, avant le renforcement mondial récent des législations en matière de PI, on avait observé un rapport relativement constant entre l’intensité des droits de PI et le revenu par habitant. Lorsque les niveaux de revenu sont faibles, la protection est assez élevée (ce qui reflète les influences coloniales passées), mais ensuite elle baisse à un point bas, indiquant une protection faible, lorsque le revenu atteint environ 2 000 dollars (aux prix de 1985) par habitant. Ce point bas est maintenu jusqu’à ce que le revenu par habitant arrive à près de 8 000 dollars, moment où la protection recommence à augmenter. Cette relation n’est pas nécessairement de cause à effet, mais elle indique qu’avant de parvenir à des niveaux relativement élevés de revenu par habitant, la protection de DPI n’est pas une forte priorité dans la politique d’un pays en développement.[72] 

 

Peut‑être les données factuelles les plus simples pour indiquer l’impact du système de PI se trouvent-elles dans son degré d’utilisation, notamment par les ressortissants d’un pays. La propension à déposer des demandes de brevets traduira dans une certaine mesure la perception de leurs avantages, même s’il s’agit d’avantages privés plutôt que d’avantages pour la société. En 1998, l’Afrique subsaharienne (à l’exception de l’Afrique du Sud) a délivré 35 brevets à des résidents contre 741 à des non‑résidents. Par contre en Corée, 35 900 brevets ont été délivrés à des résidents contre 16 990 à des non‑résidents. Aux Etats‑Unis, les chiffres correspondants étaient respectivement de 80 292 et 67 228.[73]

 

La principale conclusion semble être que pour les pays en développement qui ont acquis d’importantes capacités technologiques et innovatrices, on a pu constater généralement un lien entre les formes faibles plutôt que vigoureuses de protection de la PI dans la période formatrice de leur développement économique. Par conséquent, nous pouvons conclure que dans la plupart des pays à faible revenu, dont l’infrastructure scientifique et technologique est limitée, la protection de la PI aux niveaux prévus dans l’Accord sur les ADPIC n’est pas un important facteur de renforcement de la croissance. Au contraire, une croissance rapide est plus souvent associée à une protection de la PI plus faible. Dans les pays en développement avancés du point de vue technologique, on peut constater que la protection de la PI devient importante à un certain stade de développement, mais ce stade n’est pas atteint tant qu’un pays n’est pas bien installé dans la catégorie des pays en développement à revenu intermédiaire supérieur.[74]

 

Commerce et investissement

 

Bien que les incidences directes sur la croissance soient difficiles à discerner, de gros efforts ont été consacrés à l’évaluation de l’impact d’un changement des DPI sur le commerce et l’investissement étranger. Certains de ces travaux ne sont pas très utiles pour notre étude. Ils ne portent pas principalement sur les incidences des DPI dans les pays en développement, car ils cherchent plutôt à établir quel effet un renforcement de ces droits dans les pays en développement pourrait avoir sur les exportations et les investissements des pays développés. Ces deux approches sont différentes.

 

Par exemple, certaines études montrent qu’un renforcement des droits de brevet dans les pays en développement augmenterait de manière significative les importations provenant des pays développés (ou même d’autres pays en développement).[75]  La raison en est que certaines importations constituent une forme de transfert de technologie (par exemple, les importations de machines de haute technologie ont un impact indépendant sur la productivité). Mais le renforcement des DPI peut surtout entraîner une augmentation des importations d’articles de consommation de faible contenu technologique et est associé au déclin des industries locales fondées sur l’imitation,[76] ce qui pour un pays en développement constitue bien évidemment un bienfait tout relatif. L’accès aux importations de technologie de pointe, auparavant inaccessibles par manque de protection de la PI, pourrait en être facilité, mais le coût serait probablement très important, du fait des pertes enregistrées au niveau de la production et de l’emploi, ou même d’un ralentissement de la croissance. Cette question est maintenant tout à fait d’actualité dans des pays comme la Chine. Ces études impliquent également que dans les pays où les capacités technologiques sont faibles, les importations pourraient diminuer car les lois en matière de brevets provoquent une augmentation du prix moyen des importations et, par conséquent, réduisent la capacité d’importation. Dans le passé, les pays se sont protégés contre les effets éventuellement négatifs d’une augmentation des importations sur l’industrie nationale en prenant des dispositions relatives à l’exploitation obligatoire des brevets, comme la Suisse l’a fait au XIXe siècle.

 

En ce qui concerne les analyses de l’impact sur l’investissement étranger, nous avons des réserves du même ordre. De nombreuses études examinent les incidences d’un renforcement des DPI sur l’investissement étranger, le comportement en matière de concession de licences et le transfert de technologie. Une grande partie de ces ouvrages ne parviennent qu’à des conclusions provisoires, en raison de la faiblesse des données ou de la méthodologie.[77] Sur la base des  ensembles de données dont elles disposent, ces études recherchent surtout les répercussions d’un renforcement des droits de brevet dans les pays en développement sur l’investissement, la production et la concession de licences des multinationales américaines dans ces pays. Voici par exemple l’une des conclusions auxquelles est parvenue une étude récente, mais tout à fait représentative de celles auxquelles sont parvenues d’autres études reposant sur des ensembles de données similaires :

   

« … ces résultats montrent que si un pays en développement moyen renforçait son indice de dépôts de brevets d’une unité, les ventes locales des filiales américaines augmenteraient … d’environ 2 % de la moyenne des ventes annuelles … une augmentation d’une unité dans l’indice de dépôts de brevets d’une économie en développement moyenne augmenterait le stock d’éléments d’actifs des filiales multinationales américaines de ... quelque 16 % du stock moyen d’éléments d’actifs. »[78]

 

Pour les responsables politiques d’un pays en développement, le cadre et les questions pourraient être bien différents. Le responsable politique souhaitera savoir si un renforcement des DPI aurait des répercussions sur la croissance économique, l’emploi, l’investissement et la R&D dans le secteur privé, l’accès à la technologie étrangère, le processus d’innovation au niveau national et les exportations (ainsi que sur les importations). Très peu d’études abordent directement ces questions d’importance cruciale pour les responsables politiques des pays en développement, et moins encore parviennent à des conclusions précises sur l’impact des DPI. 

 

Ce qui se dégage très clairement de toutes les études effectuées sur la question, c’est que des DPI forts ne sont à eux seuls ni nécessaires ni suffisants pour inciter les entreprises à investir dans certains pays. S’il en était ainsi, certains grands pays où le taux de croissance est élevé, mais le régime de DPI faible, n’auraient alors pas bénéficié, ni hier, ni aujourd’hui, des grands courants de l’investissement étranger. C’est le cas d’une grande partie des économies de l’Asie de l'Est et de l’Amérique latine qui ont été l’objet de la majorité de ces entrées de capitaux.[79] Si l’on cherche à savoir quels sont les principaux facteurs qui déterminent les investissements étrangers, très souvent les DPI sont complètement omis. Dans leurs rapports récents sur les flux d’investissement, certaines institutions et certains organismes internationaux ne citent pratiquement jamais les DPI. Voir par exemple le rapport de la Banque mondiale sur le financement du développement dans le monde 2002,[80] et le rapport Zedillo sur le financement du développement.[81] De même, un récent projet de rapport de la Banque mondiale concernant l’amélioration du climat de l’investissement en Inde ne fait aucune allusion au rôle des DPI. [82] 

 

Comme nous l’avons fait remarquer, certaines données indiquent que pour certaines industries (comme la chimie) et activités (comme la R&D), les DPI peuvent jouer un rôle important lorsque les entreprises décident d’investir.[83] Mais les décisions d’investissement dépendent de nombreux facteurs. Pour la plupart des industries à faible technologie, comme celles que les pays en développement technologiquement moins avancés vont probablement attirer, il est vraisemblable que les DPI n’entreront pas pour beaucoup dans la décision d’investir. Lorsque les technologies sont plus évoluées, tout en étant relativement faciles à copier, les DPI pourraient être, mais pas nécessairement, un facteur important dans la décision d’investir, à condition toutefois qu’un pays dispose à la fois de la capacité scientifique de copier et d’un marché suffisamment important pour justifier le coût de la délivrance du brevet et des mesures nécessaires à son respect, et que d’autres facteurs pertinents soient également favorables. Dans d’autres cas cependant, l’introduction de la protection de la PI est associée, comme on l’a noté plus haut, à une augmentation des importations plutôt qu’à un investissement dirigé vers la production locale. Finalement, dans les industries de pointe et pour les pays ayant des capacités technologiques avancées, les propriétaires d’une technologie peuvent décider de concéder des licences pour leurs technologies, protégées par le régime de PI, plutôt que d’investir directement dans la production. Ainsi, des droits rigoureux peuvent dissuader les flux d’investissement, mais faciliter le transfert de technologie par l'octroi de licences, sujet sur lequel nous reviendrons dans la prochaine section.   

 

Voici ce que nous pourrons donc conclure des études existantes :

 

·        Il semble bien que les flux commerciaux en direction des pays en développement soient influencés par l’ampleur de la protection de la PI, notamment en ce qui concerne les industries (souvent de pointe) qui dépendent des DPI (par exemple, les produits chimiques et pharmaceutiques), mais les données factuelles sont loin d’être claires.

·        Ces flux peuvent contribuer à créer une capacité productive. Mais ils peuvent également avoir lieu aux dépens de la production nationale et des emplois liés au « copiage » local et dans d’autres industries. Les pays en développement n’ayant que peu, ou pas, d’infrastructures technologiques, vont subir les effets préjudiciables des prix plus élevés dus à l’importation de biens protégés par la PI.

·        Il n’existe aucune preuve que l’investissement étranger soit positivement associé à une protection de la PI dans la plupart des pays en développement.

·        En ce qui concerne les pays en développement plus avancés du point de vue technologique, les DPI pourraient contribuer à faciliter l’accès aux technologies de pointe protégées, en ayant recours aux investissements étrangers ou à l'octroi de licences.

·        Un équilibrage sera peut-être difficile pour certains pays comme l’Inde ou la Chine où certaines industries ont les moyens de tirer avantage d’une protection de la PI, mais les coûts associés pour les industries qui ont été créées dans un régime de PI peu rigoureux ainsi que pour les consommateurs pourraient être élevés. 

·        La plupart des données factuelles relatives au rôle de la PI dans le commerce et l’investissement portent sur les pays en développement qui sont plus avancés du point de vue technologique. Pour les autres, nous concluons qu'il n'est guère probable que les effets bénéfiques sur le commerce et l’investissement l'emporteront sur les coûts, tout au moins à court ou moyen terme.               

 

TRANSFERT DE TECHNOLOGIE

 

Dans un certain sens, la question essentielle en ce qui concerne la PI n’est pas de savoir si elle encourage le commerce ou l’investissement étranger, mais dans quelle mesure elle facilite ou entrave l'accès des pays en développement aux technologies nécessaires à leur développement. Si un fournisseur de technologie étrangère concède une licence de production à une entreprise nationale, plutôt que d’établir lui-même une fabrication locale, un investissement étranger moindre aura été attiré. Toutefois, le résultat d’ensemble peut être plus favorable à l’économie nationale en raison de la contribution indirecte aux capacités technologiques nationales. Si les importations de technologie de pointe augmentent du fait du renforcement des régimes de PI, un transfert de technologie peut être obtenu (concrétisé par exemple par des biens d’équipement), mais il n’est nullement garanti que l’économie nationale sera capable d’absorber cette technologie pour servir de base à des innovations ultérieures. Par conséquent, le transfert de technologie peut très bien ne pas être durable. Au contraire, comme nous l’avons vu, certains pays peuvent utiliser des régimes de PI atténuée comme moyen d’accéder aux technologies étrangères et de les développer grâce à l’ingénierie inverse, renforçant ainsi les capacités technologiques nationales. La possibilité pour les pays en développement de suivre cette voie est maintenant limitée par la mise en œuvre de l’Accord sur les ADPIC. 

 

Mais les facteurs qui déterminent l’efficacité d’un transfert de technologie sont nombreux et variés. Il est également absolument indispensable que les pays puissent absorber les connaissances venant d’ailleurs et en faire usage après les avoir adaptées à leurs propres objectifs. Cette capacité dépendra du développement des compétences locales par l’enseignement, la R&D et la mise en place des institutions appropriées sans lesquelles même le transfert de technologie effectué aux conditions les plus avantageuses ne constituera pas une réussite. Pour être efficace, le transfert de technologie exige aussi souvent le transfert d’un savoir « tacite » difficilement codifiable (comme, par exemple, dans des divulgations de brevet ou des manuels d’instruction). C’est pourquoi même les programmes les mieux conçus pour encourager les compétences nationales dans le domaine de la recherche, qui sont financés par des bailleurs de fonds, n’ont pas toujours abouti à d’excellents résultats. Etant donné que de nombreuses technologies présentant un intérêt pour les pays en développement sont produites par des organisations situées dans les pays développés, il faut pour acquérir des technologies être capable de négocier de manière efficace en ayant une bonne compréhension du secteur technologique particulier. Pour cela, le bénéficiaire de cette technologie doit être bien décidé à acquérir les ressources humaines nécessaires et à mettre en place les institutions appropriées. Des pays comme la Corée ont commencé à un niveau d'expertise technologique très bas il y a quarante ans, comparable à celui de nombreux pays à faible revenu, mais sont maintenant devenus de véritables innovateurs.  

 

Cet aspect du transfert de technologie dépend dans une large mesure des pays en développement eux-mêmes. Mais cela ne veut pas dire que les pays développés, ou plus généralement les politiques internationales, ne peuvent pas faciliter ou entraver le processus. L’Accord sur les ADPIC reconnaît dans son article 7 que les DPI devraient contribuer « au transfert et à la diffusion de la technologie » mais également, dans son article 8, que des mesures pourront être nécessaires afin d’éviter l’usage abusif des DPI, notamment le recours à des pratiques qui « sont préjudiciables au transfert international de technologie ». L’article 40 comporte des dispositions visant à prévenir l’insertion de pratiques anticoncurrentielles dans les licences contractuelles. L’article 66.2 oblige les pays développés à offrir des incitations aux entreprises et aux institutions sur leur territoire en vue de promouvoir et d’encourager le transfert de technologie vers les pays les moins avancés (PMA) pour « leur permettre de se doter d’une base technologique solide et viable ». Ces dispositions de l’Accord sur les ADPIC reflètent certaines des dispositions du projet de Code international de conduite pour le transfert de technologie, à propos duquel les négociations entre pays développés et en développement ont échoué dans les années 80.[84] 

 

Depuis lors, l’économie mondiale a changé. Il faut noter que dans le monde, les politiques économiques ne reposent plus maintenant sur la substitution des importations et l’industrialisation dirigée protégée par des barrières tarifaires élevées, mais s’orientent vers des politiques de marché ouvert qui insistent sur les avantages des tarifs douaniers peu élevés, de la concurrence mondiale et d’un rôle moins directif du secteur public dans le développement économique. La croissance des industries, qu’il est convenu d’appeler fondées sur le savoir, et des échanges de produits de haute technologie augmente simultanément. L’importance de la R&D s’est accrue et les cycles de vie des produits se sont raccourcis. Dans cet environnement libéralisé et concurrentiel, les entreprises des pays en développement ne peuvent plus entrer en concurrence en recourant à l'importation de technologies « bien maîtrisées » en provenance des pays développés pour les produire à l'abri de barrières tarifaires. Et les entreprises elles-mêmes ne sont plus aussi enthousiastes à l'idée de transférer des technologies susceptibles d’augmenter la concurrence à laquelle elles doivent faire face.

 

Par conséquent, il ne s'agit plus tant d’obtenir des technologies plus ou moins bien maîtrisées à des conditions justes et équitables, mais plutôt d’avoir accès aux technologies de pointe nécessaires pour être compétitif dans l’économie mondiale d’aujourd’hui. L’Accord sur les ADPIC a renforcé la protection mondiale offerte aux fournisseurs de technologie, mais aucun cadre international ne permet de veiller à ce que le transfert de technologie se déroule dans un cadre concurrentiel capable de minimiser les pratiques restrictives de concession de licences de technologie, qui faisaient l’objet du Code. 

 

Nous hésitons sur le meilleur moyen de combler cette lacune du cadre international. Reprendre les discussions en vue d’un Code de conduite n’est pas une option viable dans le nouvel environnement. Mais nous estimons qu’encourager et aider les pays en développement à élaborer leurs propres systèmes législatifs en matière de concurrence permettraient de mieux servir leurs intérêts. L’élaboration d’un cadre de politique internationale de la concurrence est examiné depuis quelque temps au sein de l’OMC. Nous comprenons bien que les pays en développement n’aient guère envie de s’embarquer dans cette voie, mais l’élaboration de lois nationales en matière de concurrence et l’existence d’une coopération internationale efficace pourraient permettre de faire contrepoids à certains aspects de l’Accord sur les ADPIC qui ont pour effet de limiter la concurrence à l’échelon mondial et d’entraver le transfert de technologie dans certaines circonstances.  

 

Pour ce qui concerne l’Accord sur les ADPIC, les données factuelles indiquent que les dispositions de l’article 66.2 n’ont pas été efficaces. Les pays développés ne semblent pas avoir pris de mesures supplémentaires pour encourager leurs entreprises et leurs institutions à transférer leurs technologies. De plus, le fait que cet article s’applique uniquement aux PMA semble être indûment restrictif. Comme nous l’avons indiqué ci-dessus, ces pays sont probablement ceux qui, pour la plupart, ont les capacités d’absorption les plus faibles. Nous ne pensons pas par conséquent que l’article 66.2 soit la meilleure manière d’aborder toute la question du transfert de technologie vers les pays en développement. De plus, certaines des dispositions concernant les DPI, utilisées jusqu’à présent pour faciliter le transfert de technologie, telles que l’utilisation de l’exploitation obligatoire, ont été considérablement atténuées par l’Accord sur les ADPIC. Etant donné que la plupart des technologies se trouvent entre des mains privées et que l’Accord sur les ADPIC se préoccupe surtout de la protection des DPI, plutôt que du transfert de technologie, nous ne sommes pas certains que le point de convergence pour une discussion sur le transfert de technologie soit l’Accord sur les ADPIC, plutôt que l’OMC en général. 

 

Nous nous félicitons par conséquent de la création du Groupe de travail du commerce et du transfert de technologie qui fera rapport à la Conférence ministérielle de l’OMC l’année prochaine.[85] Nous proposons qu’il examine notamment la question de savoir si l’Accord sur les ADPIC ne pourrait pas être amélioré dans son rôle de mécanisme visant à encourager le transfert de technologie, et si certaines mesures ne seraient pas souhaitables pour veiller à ce que le système des DPI encourage le transfert de technologie et n’y fasse pas obstacle. Toutefois, nous estimons que la gamme des mesures complémentaires nécessaires pour encourager le transfert de technologie est tout aussi importante. 

 

Bien que la majorité de la technologie appliquée se trouve entre des mains privées, il est important de se souvenir que les dépenses publiques consacrées à la recherche fondamentale et appliquée jouent un certain rôle dans le financement du développement technologique. Les fonds publics consacrés à la recherche dans les pays développés ont actuellement pour objectif déclaré de renforcer la compétitivité internationale et, de plus en plus, les résultats de cette recherche peuvent être brevetés, comme nous l’examinons au chapitre 6. Non seulement le financement de la recherche est souvent lié aux citoyens d’un pays, ce qui est peut-être compréhensible, mais les avantages de cette recherche risquent de ne bénéficier qu’aux citoyens de ce pays. Par exemple, la loi américaine limite la plupart des concessions de licences de technologies financées par le secteur public aux ressortissants américains, politique dont la logique scientifique et économique est moins claire.[86]      

 

 

Une grande partie de l'agenda en matière de transfert de technologie va bien au-delà de notre mandat, mais nous estimons que les mesures suivantes doivent être examinées avec soin :

 

·        Il faudrait envisager d'adopter dans les pays développés des politiques d’incitation appropriées pour encourager les transferts de technologie, par exemple des allégements fiscaux pour les entreprises qui concèdent des licences aux pays en développement.

·        Il faudrait instaurer des politiques efficaces en matière de concurrence dans les pays en développement.

·        Davantage de financements publics devraient être disponibles pour renforcer les capacités scientifiques et technologiques locales dans les pays en développement grâce à la coopération scientifique et technologique. Par exemple, le projet d’Alliance mondiale de la recherche (Global Research Alliance)[87] entre les institutions de recherche des pays développés et des pays en développement mérite d'être soutenu.

·        Des engagements devraient être souscrits pour garantir que les avantages tirés des recherches financées par les fonds publics sont à la disposition de tous.

·        Des engagements devraient être souscrits pour garantir un libre accès aux bases de données scientifiques.

 


Chapitre 2

 

SANTE

 

 

INTRODUCTION

 

La question

 

Les incidences des règles et pratiques en matière de PI sur la santé des pauvres des pays en développement ont suscité une controverse importante au cours de ces dernières années. Bien que cette controverse ait existé avant la conclusion de l’Accord sur les ADPIC[88] et qu’elle ait figuré en bonne place dans les négociations sur cet Accord, l’élan a été renforcé par l’entrée en vigueur de l’Accord sur les ADPIC et l’augmentation spectaculaire de l’incidence du VIH/SIDA, notamment dans les pays en développement. Pour les pays développés, l’industrie pharmaceutique a été l’un des principaux défenseurs de l’extension mondiale des droits de PI.[89] Pour les pays en développement, le souci principal était de savoir quelle influence l’adoption de régimes de PI aurait sur leurs efforts visant à améliorer la santé publique et sur le développement économique et technologique en général, notamment si l’introduction d’une protection par brevet avait pour conséquence d’augmenter le prix et de réduire le choix des sources de provenance des produits pharmaceutiques.

 

Nous sommes conscients de l’importance d’une protection par brevet efficace pour l’industrie la plus directement impliquée dans la découverte et la mise au point de nouveaux produits pharmaceutiques. D’ailleurs, sans l’incitation fournie par les brevets, il est peu probable que le secteur privé eût investi autant d'argent pour découvrir ou mettre au point des médicaments, dont un grand nombre est actuellement utilisé dans les pays tant développés qu’en développement. Dans les pays développés, l’industrie pharmaceutique dépend plus fortement du système des brevets que la plupart des autres secteurs industriels pour récupérer le coût de la R&D antérieure, créer des bénéfices et financer la R&D pour la mise au point de futurs produits. De nombreuses études ont montré que les entreprises pharmaceutiques, plus que tout autre secteur, estiment que la protection par brevet est très importante pour la continuité de leurs dépenses de R&D et de l’innovation technologique.[90] L’industrie se penche donc avec beaucoup d’intérêt sur la mise en place des DPI dans le monde et s’oppose en général à l’affirmation qu’ils constituent un obstacle majeur à l’accès ou ont un effet dissuasif s’agissant du développement des pays en développement. Par exemple, Sir Richard Sykes, ancien président de GSK,  a déclaré en mars de cette année : 

 

« Rares sont ceux qui s’élèveraient contre la nécessité d’une protection de la PI dans le monde développé, mais certains se demandent s’il faut vraiment étendre sa couverture au monde en développement, ce que l’Accord sur les ADPIC est en train de faire progressivement. Comme je vous l’ai dit, ce n’est pas à cause de la protection de la PI que les pays en développement sont privés actuellement de l’accès aux médicaments. A Doha en novembre dernier, les membres de l’OMC ont convenu de repousser la mise en œuvre de l’Accord sur les ADPIC pour les pays les moins avancés jusqu’à 2016. Je ne pense pas que l’Accord sur les ADPIC empêchera d’autres pays en développement comme le Brésil et l’Inde d’avoir accès aux médicaments dont ils ont besoin. Par contre, je pense sincèrement que ces pays ont les capacités nécessaires pour créer leurs propres industries pharmaceutiques fondées sur la recherche, ainsi que d’autres industries innovantes, mais que ceci ne se produira que lorsqu’ils offriront la protection de la PI prévue par l’Accord sur les ADPIC. Cet Accord doit être reconnu comme un instrument de développement industriel important pour les pays en développement. »[91]

 

Ceci dit, nous sommes aussi tout à fait conscients des préoccupations qui ont été exprimées par les pays en développement et en leur nom sur les incidences éventuelles de ces droits dans ces pays, notamment sur le prix des produits pharmaceutiques. Si les prix sont augmentés, ce sont surtout les pauvres qui en pâtiront, notamment en l’absence de la fourniture généralisée de services de santé publique, comme c’est le cas dans la plupart des pays développés. C’est pourquoi d’autres représentants de nombreux pays en développement et de la communauté des ONG ont avancé des arguments contraires : 

 

« Pourquoi les pays en développement s’opposent-ils si fortement à l’Accord sur les ADPIC ? Son défaut essentiel est d’obliger tous les pays, riches et pauvres, à conférer une protection par brevet d’une durée d’au moins 20 ans aux nouveaux médicaments, ce qui retarde la production de substituts génériques moins coûteux dont dépendent les services de santé des pays en développement et les populations pauvres. Et il n’y a pas d’aspect positif : les augmentations de bénéfices obtenues par les entreprises pharmaceutiques internationales sur les marchés du monde en développement ne seront pas réinjectées dans des travaux de recherche supplémentaires sur les maladies concernant les populations pauvres, ce que certaines entreprises admettent en privé. »[92]

 

Notre point de départ dans cette analyse, c’est que les considérations de soins de santé doivent être le principal objectif lorsque l’on détermine quelle sorte de régime de PI devrait être appliqué aux produits de soins de santé. Les DPI ne sont pas conférés pour accorder des bénéfices à l’industrie, sauf dans la mesure où ils sont utilisés pour permettre d’améliorer à long terme les soins de santé. Il faut par conséquent surveiller de très près ces droits de façon à ce qu’ils fassent réellement progresser les objectifs de soins de santé et, surtout, qu’ils ne constituent pas un obstacle à la prestation de soins de santé aux populations pauvres des pays en développement. 

 

Contexte

 

La pandémie du VIH/SIDA a relancé une grande partie du débat récent, bien que la question de l’accès aux médicaments dans les pays en développement ait une plus grande portée. Il faut absolument empêcher que le débat dans ce domaine soit indûment influencé par l’expérience du VIH/SIDA, bien qu’elle soit dramatique. Hormis le VIH/SIDA, qui est la cause la plus importante de mortalité dans les pays en développement, la tuberculose et le paludisme font presque autant de victimes. A elles trois, ces maladies ont causé près de six millions de morts l’année dernière et entraîné des maladies débilitantes pour des millions de personnes.[93] De plus, il existe plusieurs maladies moins courantes importantes du point de vue collectif, notamment la rougeole, la maladie du sommeil, la leishmaniose et la maladie de Chagas.[94]

 

Chaque groupe de maladies présente des problèmes différents quant à l’élaboration de remèdes et traitements et à l’économie du processus de R&D. Pour les maladies répandues dans les pays développés et en développement, comme le VIH/SIDA, le cancer ou le diabète, la recherche menée dans le secteur privé ou public du monde développé peut produire des traitements qui conviennent également au monde en développement. Pour ces maladies, on peut s’attendre à ce que la promesse d’une bonne protection de la PI dans le monde développé soit une incitation majeure à investir dans la R&D. Mais il convient de signaler que certaines souches de VIH/SIDA en Afrique, par exemple, sont différentes de celles que l’on trouve dans les pays développés et qu'il faudra par conséquent peut-être mettre au point des traitements différents. 

 

Là où il existe déjà des traitements appropriés, ils ne sont accessibles que si leur prix est abordable et si l’on dispose de l’infrastructure de services sanitaires capables d’assurer leur prestation. Nous estimons que le coût des produits pharmaceutiques est une préoccupation importante dans les pays en développement, parce que la plupart des pauvres dans ces pays doivent payer leurs propres médicaments et que la fourniture de médicaments par l’Etat est habituellement sélective et limitée par les ressources disponibles. Ce n’est généralement pas le cas dans le monde développé où les dépenses sont principalement couvertes par l’Etat ou par des caisses d’assurance. Mais même dans ce cas, le coût des médicaments est une question politique controversée dans les pays développés, pour les pouvoirs publics et pour les malades qui ne sont pas couverts par des régimes d’assurance privée ou publique efficaces.[95] Dans les pays en développement, l’insuffisance des infrastructures est un problème grave qui peut aboutir même à ce que des médicaments bon marché ne soient pas utilisés, ou qu’ils soient mal utilisés et contribuent à l’émergence d’un virus ou de pathogènes pharmacorésistants.

 

Le VIH/SIDA illustre bien ici aussi ce genre de problèmes. Le traitement du VIH par les antirétroviraux (ARV), ou médicaments traitant les infections opportunistes associées à la maladie, pose de manière aiguë la question de l’accessibilité économique. Les coûts annuels minimaux des thérapies ARV, même à des prix fortement réduits ou génériques qui ne couvrent pas les frais de R&D, dépassent de beaucoup les dépenses sanitaires annuelles par habitant de la plupart des pays en développement. Les dépenses sanitaires actuelles par habitant dans les pays en développement à faible revenu sont d’environ 23 dollars par an, mais les trithérapies ARV les moins chères coûtent actuellement un peu plus de 200 dollars par an.[96]  Donc, si aucun financement supplémentaire n’est consacré aux médicaments et aux services de prestation de soins de santé, le traitement de tous ceux qui en ont besoin restera inaccessible même aux prix génériques les plus bas. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que moins de 5 % de ceux qui ont besoin d’un traitement pour le VIH/SIDA reçoivent des ARV. Seulement environ 230 000 personnes sur les 6 millions dont on estime qu’elles ont besoin d’un tel traitement dans le monde en développement le reçoivent en réalité et près de la moitié d’entre elles vivent au Brésil.[97] 

 

Des questions semblables concernant l'accessibilité économique se posent pour le traitement d'autres maladies. Par exemple, la tuberculose et le paludisme sévissent principalement dans les pays en développement, bien que l'on constate une reprise de la tuberculose dans le monde développé. Il faut également se souvenir que la tuberculose est la principale cause de décès chez les personnes infectées par le VIH et qu'environ un tiers d'entre elles ont une co-infection par la tuberculose.[98] Pour ces maladies, et celles qui touchent exclusivement les pays en développement, on se demande comment mobiliser les ressources pour la R&D menée dans les secteurs privé et public pour les nouveaux médicaments et, après qu'ils ont été mis au point, comment garantir l'accès à ceux qui en ont besoin.   

 

Ce dernier point est l'une des questions les plus importantes concernant les soins de santé dans les pays en développement. Comment trouver les ressources nécessaires à la mise au point de nouveaux médicaments et vaccins pour des maladies qui sévissent principalement dans les pays en développement, et non pas dans les pays développés, alors que la possibilité de les payer est si limitée ? Même lorsqu'il existe un marché dans un pays développé qui permette de récupérer les ressources ainsi engagées grâce à des prix élevés, comment l'accessibilité économique de ces médicaments dans les pays en développement peut-elle être assurée ? Comment peut-on résoudre l’opposition entre ces deux objectifs : couvrir les coûts de R&D et minimiser les coûts pour le consommateur ? Comme dans le cas du développement technologique en général, le système de PI a-t-il un rôle à jouer pour ce qui est d'encourager la capacité des pays en développement à mettre au point et à produire eux-mêmes les médicaments dont eux-mêmes ou d'autres pays en développement ont besoin ?

 

Tel est donc le contexte dans lequel nous devons examiner le rôle que peuvent jouer les DPI lorsqu'il s'agit résoudre ces dilemmes. Il ne nous appartient pas d'examiner dans le détail l'ensemble des facteurs qui ont une influence sur la santé des populations pauvres ou sur la qualité des services de santé dans les pays en développement. Ces thèmes ont été abordés en détail dans le rapport de la Commission Macroéconomie et Santé (CMH)[99] de l'OMS. Cette Commission a conclu que pour faire face aux besoins sanitaires des pays en développement, il était nécessaire d'injecter une forte proportion de fonds publics supplémentaires dans les services de santé et dans les infrastructures et la recherche en matière de santé. Elle a estimé que la protection par brevet n'offrait guère de motivation pour la recherche sur les maladies des pays en développement, en l'absence d'un marché suffisamment important.[100] En ce qui concerne l'accès aux médicaments, elle était favorable à une action coordonnée de manière à créer un système de prix différenciés[101] en faveur des pays en développement, renforcé si nécessaire par le recours accru aux licences obligatoires.[102] 

 

Ces conclusions sont tout à fait appropriées à notre travail actuel. Notre rôle consiste à indiquer avec de plus amples détails comment les modifications des règles et pratiques en matière de PI pourraient contribuer à améliorer la santé des populations pauvres, tout en étant pleinement conscients que ces changements doivent s'accompagner de la gamme d'actions proposée par la CMH. 

 

A cette fin, nous examinerons trois questions principales :

 

·        Comment le système de propriété intellectuelle contribue-t-il à la mise au point des médicaments et des vaccins nécessaires aux populations pauvres ?

 

·        Quelle influence le système de propriété intellectuelle a-t-il sur l'accès des populations pauvres aux médicaments et sur leur disponibilité ?

 

·        Quelles en sont les conséquences pour les règles et pratiques en matière de propriété intellectuelle ?

 

 

RECHERCHE ET DEVELOPPEMENT

 

Incitations à la recherche

 

On estime que moins de 5 % des fonds consacrés dans le monde à la R&D pharmaceutique concernent des maladies qui sévissent principalement dans les pays en développement.[103]  La recherche pharmaceutique du secteur privé est déterminée par des considérations d'ordre commercial et si la demande effective en termes de marché est réduite, même pour des maladies les plus communes comme la tuberculose et le paludisme, il est souvent peu intéressant d'un point de vue commercial de consacrer des ressources importantes à ces besoins. En 2002, le marché pharmaceutique mondial est évalué à 406 milliards de dollars, la part du monde en développement étant de 20 %, et celle des pays en développement à faible revenu bien inférieure encore.[104] Dans de nombreuses entreprises pharmaceutiques, les objectifs de recherche sont fixés en se référant à des rendements seuils. Nous avons cru comprendre que les grandes entreprises pharmaceutiques ne sont pas disposées à s'engager dans une recherche à moins que les résultats potentiels soient un produit dont les ventes annuelles atteignent environ 1 milliard de dollars. Etant donné que les entreprises privées sont principalement responsables devant leurs actionnaires, il en résulte nécessairement un programme de recherche orienté vers la demande des marchés du monde développé, plutôt que vers les besoins des populations pauvres du monde en développement, et par conséquent axé principalement sur les maladies non transmissibles.

 

Indépendamment du régime de PI qui prévaut dans les pays en développement, il n'existe guère en réalité pour le secteur privé d’incitation commerciale à entreprendre des recherches qui intéressent plus particulièrement la majorité des pauvres vivant dans les pays à faible revenu. C'est pourquoi le secteur privé n'entreprend guère ce genre de travaux. L’ensemble de la R&D pharmaceutique du secteur privé a plus que doublé au cours de la dernière décennie pour atteindre un chiffre estimé à 44 milliards de dollars en 2000.[105] Il est difficile de déterminer quelle proportion exacte de ce chiffre est consacrée aux maladies touchant principalement les pays en développement. Toutefois, on a estimé que sur les 1 393 médicaments approuvés entre 1975 et 1999, 13 seulement étaient plus particulièrement indiqués pour les maladies tropicales.[106] Lorsque les maladies sont communes à la fois aux pays développés et aux pays en développement, le tableau est complètement différent.  Ainsi, il existe une R&D importante dans le secteur privé pour le VIH/SIDA. Par contre, les travaux concernant la tuberculose et le paludisme sont très limités, et il n’y en a pratiquement aucun pour des maladies comme la maladie du sommeil.[107] En ce qui concerne le VIH/SIDA, il existe actuellement 64 médicaments approuvés aux Etats-Unis pour le traitement de cette maladie et des infections opportunistes, et 103 en cours de mise au point.[108]  

 

Dans le cas du secteur public, comme dans les Instituts nationaux de la santé (National Institutes of Health - NIH) aux Etats-Unis ou les Conseils de la recherche médicale dans d'autres pays développés, la situation n'est guère différente car les priorités de recherche sont principalement déterminées par des considérations d'ordre intérieur. Les dépenses du secteur public pour la recherche en matière de santé ont été estimées à 37 milliards de dollars en 1998, dont 2,5 milliards ont été dépensés dans les pays en développement à faible revenu et à revenu intermédiaire.[109] En 2001, les Instituts nationaux de la santé américains ont représenté à eux seuls plus de 20 milliards de dollars. De plus, les fondations philanthropiques ont dépensé environ 6 milliards de dollars.[110]  Le Programme spécial de recherche et de formation concernant les maladies tropicales (TDR) de l’OMS reçoit seulement environ 30 millions de dollars par an. La proportion exacte des financements du secteur public destinés aux maladies intéressant directement les pays en développement n'a pas été estimée de manière officielle, mais il semble peu probable qu'elle dépasse 10 %.[111] On se penche actuellement sur cette situation à l'OMS, au Forum mondial de la recherche en santé, et grâce à l'initiative de Médecins Sans Frontières (MSF) sur les médicaments relatifs aux maladies négligées, au financement supplémentaire des fondations et à la création de plusieurs partenariats public-privé orientés vers certaines maladies particulières.[112]  Mais le niveau global de financement de tous ces nouveaux efforts est toujours très modeste étant donné l'ampleur du problème et les dépenses de R&D mondiales qui atteignent environ 75 milliards de dollars, et les résultats sont incertains.

 

Par conséquent, quel rôle la protection de la PI joue-t-elle pour ce qui est d'encourager la R&D sur les maladies répandues dans les pays en développement ? Toutes les données factuelles que nous avons examinées montrent qu'elle ne joue pratiquement aucun rôle, sauf pour les maladies pour lesquelles il existe également un marché important dans le monde développé (le diabète ou les cardiopathies, par exemple). Certaines données indiquent qu'il y aurait une augmentation des indicateurs d'activité de recherche pour le paludisme depuis que l'Accord sur les ADPIC a été conclu, mais il n'y a pas de relations claires de cause à effet.[113] Le cœur du problème, c'est que la demande du marché n’est pas suffisante pour pousser le secteur privé à engager des ressources dans la R&D. Par conséquent, nous pensons que la présence ou l'absence d'une protection de la PI dans les pays en développement est, au mieux, d'importance secondaire en tant qu’incitation à la recherche sur des maladies répandues dans les pays en développement. 

 

Cette recherche pourrait donc ne pas suffire en raison d'une demande inadéquate émanant des pays en développement où la maladie est concentrée. De plus, il pourrait être nécessaire que la recherche, notamment sur les vaccins, ait à se concentrer sur certaines caractéristiques des maladies spécifiques aux pays en développement, alors que la solution apportée pour le monde développé ne convient pas aux problèmes à résoudre dans le monde en développement. Par exemple, la majorité des vaccins contre le VIH sont mis au point pour des profils génétiques du sous-type B, qui sont fréquents dans la population des pays développés, mais la plupart des malades du SIDA dans les pays en développement sont de types A et C. La recherche sur les vaccins contre le VIH est en outre particulièrement difficile du point de vue scientifique en raison de la manière dont le virus échappe aux réponses immunitaires naturelles de l'organisme et à cause de ses mutations.[114] Les travaux de recherche sur les vaccins contre le paludisme posent également de multiples problèmes en raison de la taille et de la diversité du parasite du paludisme, et de la complexité de ses mutations.[115] Par conséquent, pour le secteur privé, la recherche sur les vaccins est un investissement à haut risque et à faible rendement, notamment en ce qui concerne les types de maladies qui sont les plus répandus dans les pays en développement. Le marché tend à sous‑évaluer les avantages que la société peut retirer des vaccins, souvent supérieurs à ceux des traitements.[116] Dans le cas du paludisme, la demande du marché porte surtout sur les mesures de prophylaxie à prendre par les voyageurs venant des pays développés, plutôt que sur les vaccins qui, eux, seraient beaucoup plus utiles aux malades dans le monde en développement. 

 

En ce qui concerne la tuberculose, même si on estime que huit millions de personnes sont atteintes de cette maladie dans les pays en développement, aucune nouvelle catégorie de médicaments antituberculeux n'a été élaborée depuis plus de 30 ans. Les traitements actuels demandent des cures de 6 mois ou plus. Un médicament produisant le même effet en deux mois pourrait aider de manière spectaculaire à lutter contre cette maladie dans le monde. Les caractéristiques de la maladie constituent un défi scientifique important pour la production d'un tel médicament.[117] Un rapport récent de l'Alliance mondiale pour la mise au point de médicaments antituberculeux a estimé qu'en se fondant sur la demande du marché (à la fois privé et public, y compris dans les pays développés), il pourrait y avoir un taux de rendement financier respectable pour le coût estimé de la mise au point d'un nouveau produit amélioré. Néanmoins, on persiste à ne pas penser que la protection de la PI et des aspects économiques favorables encourageront l'investissement sans participation importante du secteur public.[118] Le modèle commercial actuel des entreprises pharmaceutiques fondées sur la recherche est tel que les dépenses de recherche et la création de bénéfices dépendent de la vente de nouveaux produits à grand succès (normalement avec des ventes supérieures à 1 milliard de dollars par an), qui aide au financement d'un haut pourcentage d'échecs dans le processus de R&D.[119]  Mais ces entreprises sont libres de poursuivre des voies plus prometteuses quel qu'en soit le but (par exemple, le traitement d'une maladie ou d'une affection non envisagée précédemment). Les aspects économiques de la recherche pour un traitement spécifique d'une maladie particulière doivent être très favorables pour induire un effort de recherche significatif.

 

Certaines personnes, comme Sir Richard Sykes, déjà cité, ont avancé que fournir une protection de la PI dans les pays en développement possédant déjà des compétences techniques et scientifiques importantes aidera à augmenter le volume de la recherche consacrée aux maladies répandues dans les pays en développement. On ne dispose guère d’éléments de preuve à ce sujet parce que la plupart des pays intéressés viennent tout juste d'introduire des législations conformes aux dispositions de l’Accord sur les ADPIC ou ne l’ont pas encore fait. Mais nous ne voyons pas pourquoi les entreprises ayant des capacités de recherche dans les pays en développement réagiraient à la propriété intellectuelle mondiale et aux incitations du marché de manière véritablement différente des entreprises des pays développés. Dans une certaine mesure, on peut voir ce comportement de la part d'entreprises se trouvant dans des pays comme l'Inde.[120] En réalité, les entreprises privées consacreront des ressources au domaine où un rendement optimal peut être obtenu. De plus, des dispositions prises dans le monde entier pour créer des prix différenciés réduiraient les marges destinées à récompenser la R&D dans les pays en développement, ce qui porterait un nouveau coup à toute motivation de recherche supplémentaire sur les maladies des pays en développement.

 

Bref, nous ne pensons pas que la mondialisation de la protection de la PI contribuera de manière significative à l'augmentation des dépenses de R&D du secteur privé consacrées au traitement des maladies qui touchent plus particulièrement les pays en développement. Pour y parvenir, la seule manière serait d'augmenter la quantité de fonds d'aide internationale consacrés à une telle R&D. La CMH a recommandé d’augmenter de 3 milliards de dollars par an le financement de la R&D par l'intermédiaire d'un nouveau Fonds mondial de la recherche en santé, des mécanismes existants et des partenariats public-privé.[121] 

 

Il faut examiner avec soin la manière dont la recherche financée par des fonds publics devrait être orientée. Il ne faut pas qu'il s'agisse d'une forme de subvention accordée à l'industrie pharmaceutique actuelle, bien que l'industrie ait certainement un rôle important à jouer. Il faudrait saisir cette occasion pour renforcer la capacité des pays en développement à entreprendre eux-mêmes des travaux de R&D sur les traitements des maladies qui les touchent tout particulièrement. Dans les pays en développement technologiquement plus avancés, une telle recherche pourrait être hautement rentable. Par exemple, General Electric a créé son deuxième centre mondial de R&D en Inde, employant environ 1 000 diplômés du niveau doctorat, et 27 autres entreprises mondiales ont créé des centres de R&D en Inde entre 1997 et 1999.[122]  Par conséquent la recherche pourrait être entreprise avec la participation active de certains instituts de recherche et de certaines entreprises des pays en développement, en tirant parti des ressources humaines disponibles dans ces pays et des coûts inférieurs de R&D. La structure institutionnelle d'un tel financement mérite également réflexion. Le réseau d'instituts de recherche agricole du GCRAI[123] (que nous examinons au Chapitre 3) est un modèle possible. Ce qui serait encore plus prometteur dans ce contexte pourrait être un réseau de partenariats public-privé dans les pays en développement, pour tirer parti de la concentration des ressources consacrées à la recherche dans les instituts du secteur public, mais aussi de la possibilité de créer une capacité de recherche au sein du secteur privé. Les dispositions prises pour la propriété intellectuelle provenant d'une telle recherche doivent être de telle nature que l'accès des populations pauvres aux produits de la recherche est assuré dans toute la mesure du possible. 

 

Il faudrait augmenter le financement public de la recherche relative aux problèmes sanitaires des pays en développement. Ce financement supplémentaire devrait viser à exploiter et à développer les capacités existant dans les pays en développement pour ce genre de recherche, et encourager la création de nouvelles capacités dans les secteurs public et privé. 

 

Bien que la PI n'ait peut-être pas un grand rôle à jouer dans l'accroissement des travaux de recherche présentant de l'intérêt pour les populations pauvres, il évident pour nous que les répercussions du système des brevets posent d’importants problèmes en ce qui concerne le processus de recherche. Même si la protection par brevet encourage la R&D, le fait d’octroyer des brevets sur les technologies intermédiaires (notamment celles qui sont fondées sur les gènes) nécessaires pour le déroulement de la recherche pourrait en réalité avoir un effet dissuasif pour les chercheurs lorsqu’ils veulent accéder aux technologies dont ils ont besoin, ou bien parce qu’ils pourraient risquer de porter atteinte à de tels brevets.[124] C'est un domaine où le recours aux brevets dans le monde développé peut empiéter directement sur le genre de recherche qui est entreprise pour les populations du monde en développement, ce qui a des répercussions sur le genre de régime de brevets qu’adopteront les pays en développement. Les dispositions en matière de PI dans les partenariats public-privé soulèvent également d'importantes difficultés en ce qui concerne la gestion de la PI en vue d'avantager les pauvres. Nous examinerons ces questions au Chapitre 6.

 

 

ACCES DES PAUVRES AUX MEDICAMENTS

 

Comme nous l'avons déjà noté, le brevet a pour but d’octroyer un monopole temporaire aux titulaires des droits pour encourager les inventions et leur commercialisation. Toutefois, il faut également noter que ce droit de monopole fourni par un brevet ne fait normalement qu’empêcher la fabrication, l'utilisation ou la vente de cette invention particulière par des tiers. Il n'empêche pas la concurrence des autres médicaments, brevetés ou non, qui concernent les mêmes pathologies. Toutefois, toutes choses égales par ailleurs, on suppose que le producteur d'un produit breveté tentera, du fait qu'il est capable d'exclure les copies, de gagner un bénéfice de monopole et qu'il établira des prix plus élevés qu'il n'aurait été possible autrement. Ceci est bien sûr la base du système. Le marché passé avec la société est précisément que les avantages créés pour la société par la nouvelle innovation induite (par exemple, un médicament capable de sauver des vies pourrait ne pas exister s'il n'y avait pas eu le système des brevets) doivent être supérieurs au coût supplémentaire de ce produit. 

 

Etant donné que dans les pays en développement, la population est pauvre dans son ensemble et que la protection par brevet peut augmenter les prix, il est nécessaire d'examiner avec un soin tout particulier les arguments avancés par certains selon lesquels les brevets dans les pays en développement ne vont pas de manière significative avoir un effet sur l'accès aux produits pharmaceutiques protégés par des brevets. Il existe deux raisons sur lesquelles ces arguments sont fondés. Tout d'abord, comme les brevets ne sont pas toujours demandés dans certains pays en développement, en particulier les plus petits, ils ne peuvent pas créer de problème particulier en matière d'accès aux médicaments. Deuxièmement, même s'ils sont demandés, ou bien il ne s'agit pas là d'un facteur déterminant dans l’établissement du prix, ou bien d'autres facteurs plus importants empêchent l'accès des pauvres aux médicaments. 

 

Fréquence de la délivrance des brevets

 

Bien sûr, même si la protection par brevet des produits pharmaceutiques est disponible dans la plupart des pays en développement, les multinationales n'ont pas breveté leurs produits dans tous ces pays. C'est généralement le cas pour les pays dont les marchés sont limités, et les capacités technologiques réduites. Les multinationales peuvent penser qu'il est inutile de dépenser des sommes pour obtenir et maintenir la protection lorsque le marché potentiel est réduit, et le risque de contrefaçons faible. Par exemple, une étude récente effectuée dans 53 pays africains a mis en évidence que la délivrance de brevets pour 15 médicaments antirétroviraux importants était de 21,6 % du total possible.[125] Aucun brevet n’avait été octroyé dans 13 pays pour ces médicaments. On peut conclure que, comme le taux de délivrance de brevets était aussi faible, les brevets « ne semblent pas, en général, être un obstacle important au ... traitement dans l'Afrique d'aujourd'hui », bien que l'on ait reconnu que cela puisse devenir un problème lorsque l’Accord sur les ADPIC entrera en vigueur pour tous les membres de l'OMC.[126]

 

Bien que la fréquence totale des brevets constatée dans l'étude soit relativement faible dans l'ensemble, il est surprenant qu'elle ne le soit pas encore plus, étant donné les taux de traitement très bas, la taille limitée des marchés et le fait que peu de pays sont capables de produire des copies génériques. Les brevets sont beaucoup plus fréquents dans les pays où il existe des débouchés importants et des capacités technologiques. Ainsi, en Afrique du Sud (qui représente à elle seule plus de 17 % des cas de VIH en Afrique), 13 médicaments sur 15 sont brevetés. Il existe 6 à 8 brevets pour ces médicaments au Botswana, en Gambie, au Ghana,  au Kenya, au Malawi, en Ouganda, au Soudan, au Swaziland, en Zambie et au Zimbabwe qui, pris tous ensemble, représentent 31 % de tous les cas de VIH dans l'Afrique subsaharienne.[127]  

 

L'industrie souligne que la fréquence de la délivrance de brevets est bien inférieure, ou nulle, pour un grand nombre de médicaments qui traitent d'autres maladies. Jusqu'à la dernière révision de cette année, moins de 5 % des médicaments figurant sur la Liste des médicaments essentiels de l'OMS étaient brevetés.[128] Une enquête menée par l'industrie a indiqué que 94 % des pays étudiés n'avaient pas délivré de brevet pour des médicaments contre la tuberculose et le paludisme, et qu’aucun n'avait de brevet concernant tous les médicaments relatifs à ces maladies. Il n'existait absolument aucun brevet pour les médicaments relatifs à la trypanosomiase ou aux maladies diarrhéiques.[129] La thèse avancée par l'industrie est que, même lorsqu'il n'y a pas de protection par brevet, les médicaments ne sont pas disponibles.[130] Par exemple, même lorsque des vaccins sont disponibles pour diverses maladies courantes et sont bon marché (par exemple, moin